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Publié par El Diablo

source: blorg.canalblog.com

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« Tout ce que je suis en droit de te dire, je l'ai déjà dit. Tout ce que tu peux répondre, je l'ai déjà entendu... » (Sacha Guitry, Quadrille, 1937)

 

Pour ceux qui suivent la politique européenne et internationale, la campagne électorale de Donald Trump avec son épilogue, la conquête de la Maison Blanche, a l’air de déjà-vu. Pire, de déjà vu multiple. Parce que depuis plus de dix ans le scénario se répète avec la régularité de métronome.

Cela commence par l’Acte I : « le ridicule ». Dans cet acte, l’option qui n’a pas l’heur de plaire aux élites politico-médiatiques se verra ridiculisée. Tout est bon : une mèche blonde, la couleur du bronzage, la minceur ou l’irréalisme supposés d’un projet, les outrances réelles ou supposées feront l’affaire. Le but est de conduire à une conclusion inévitable : cette option est ridicule et les hommes qui la portent sont des clowns. Ils n’ont aucune chance de gagner, mieux vaut en rire.

Mais le peuple est bête, et ne voit pas la Vérité lorsque les élites la lui montrent. L’option « clownesque » refuse donc catégoriquement de s’effacer. Elle gagne même du terrain. Se noue alors l’Acte II, « la fin du monde est proche ». On donne la grosse artillerie sur le mode « si ces gens gagnent, la monnaie dégringolera, il faudra fermer les cantines scolaires, le ciel nous tombera sur la tête ». On peut aussi sortir les boules puantes, par exemple, une vidéo montrant que lorsqu’il était petit le leader des clowns arrachait l’ailes des mouches où tirait les cheveux des filles de sa classe.

Ces campagnes provoquent un effet intéressant : effrayés par leur propre audace, les électeurs ne changent pas d’avis mais ne le confient plus aux sondeurs. Et c’est ainsi que se noue l’Acte III : « le lâche soulagement ». Tout à coup, quelques jours avant le scrutin, les sondages donnent les clowns battus. Chez les bienpensants, c’est le grand soulagement. Des gens sérieux expliquent dans les gazettes et sur les étranges lucarnes, avec force chiffres et cartes, que l’affaire est pliée. On va pouvoir revenir rapidement au « business as usual » avec des gens raisonnables qui font des choses raisonnables au bénéfice des gens raisonnables.

Mais le jour du scrutin, patatras ! Tous ces gens qu’on a fait taire mais qu’on n’a pas réussi à convaincre votent suivant leur première intention et à la sortie des urnes les clowns gagnent. Commence alors l’Acte IV : « il faut dissoudre le peuple ». Passé les premiers instants de sidération, deux discours se mettent en place. D’un côté, celui de ceux qui affirment que le peuple ayant fait une erreur, il est urgent de ne pas tenir compte du résultat ou de le renverser. De l’autre, ceux qui se rassurent en affirmant que les clowns ne tiendront pas leurs promesses, qu’ils se rangeront à la raison et que finalement ils feront pareil que tout le monde.

En quatre actes, on peut ainsi décrire parfaitement la campagne de Donald Trump, mais aussi le référendum sur le Brexit ou celui sur le TCE, les élections municipales qui ont vu plusieurs mairies tomber dans les mains du Front National. Et aussi – même si pour des raisons évidentes la pièce s’est arrêtée à l’acte III, des élections présidentielles en Autriche. A chaque fois, la même chose : Quelle différence entre la ridiculisation de Farage ou Johnson et celle de Trump ? Quelle différence entre la surprise des partisans du « in », ceux du TCE et ceux de Clinton « le jour d’après » ? Quelle différence entre les manifestations pour demander un deuxième référendum à Londres et celles sous le vocable « not my president » contre Trump ?

Que ce processus se répète sous des formes très proches dans des pays différents montre que nous sommes en présence d’un phénomène qui tire sa dynamique d’un changement global, et non d’un choix tactique ou stratégique local. Que ce soit à Paris ou à New York, à Milwaukee ou à Hénin-Beaumont, on assiste au même phénomène : une séparation radicale entre les classes moyennes, d’où sont issues les élites politiques, économiques, intellectuelles, médiatiques, et les couches populaires. Et lorsque je parle des couches populaires, je ne parle pas des miséreux et des exclus, des SDF et des sans-papiers. Non, je parle de ces hommes et ces femmes à la vie modeste qui font tourner les usines et les bureaux, qui font la queue dans les agences de Pôle Emploi, qui sont occasionnellement appelés à mourir pour leur pays, et dont ces dernières années ont vu l’appauvrissement non seulement économique, mais aussi intellectuel et symbolique.

Pendant longtemps, les classes moyennes et les couches populaires ont vécu dans le même univers économique, intellectuel et symbolique. L’école publique assurait un cadre de référence uniforme, le service militaire un brassage des populations. La formation d’un bloc dominant composé par la bourgeoisie et les classes moyennes a changé tout ça. L’abolition du service militaire, la différentiation chaque fois plus grande du système scolaire y a contribué. Aujourd’hui, l’univers économique mais aussi mental du bloc dominant n’a rien de commun avec celui des couches populaires. Et c’est pourquoi les hommes politiques, qui aujourd’hui comme hier sont largement issus du bloc dominant, ne sont plus perçus comme des représentants légitimes. Ces dirigeants parlent dans un langage que les couches populaires ne comprennent pas de problématiques qui ne les intéressent pas.

Trump a gagné parce qu’il a repris dans son discours les priorités qui sont celles des couches populaires, et parlé un langage que ces couches peuvent comprendre. Ce n’est pas tant ses propositions – dont beaucoup sont clairement irréalisables, et tout le monde le sait –  qui lui ont attiré la sympathie du petit peuple. C’est le fait d’aborder sans fard des questions que le « politiquement correct » empêche les autres d’aborder. Parce qu’avant de discuter des différentes solutions au problème de l’immigration clandestine – et ne je crois pas un instant que tous les électeurs de Trump soient d’accord là-dessus –  il faut commencer par admettre que l’immigration clandestine pose un problème. C’est de cette admission que l’électorat populaire a su gré à Trump, bien plus que des solutions qu’il propose.

Donald Trump a été élu pour ce qu’il est, mais surtout pour ce qu’il n’est pas. Le monde politique américain est rempli d’hommes et des femmes à la dentition impeccablement artificielle, au sourire figé, au discours calibré au millimètre par des communicants et politiquement correct jusqu’à la nausée. Ce discours est maintenant indissociablement assimilé aux politiques d’un bloc dominant qui ne se soucie guère des couches populaires. Pour battre Clinton, grande prêtresse de ce discours, il fallait piétiner le « politiquement correct » et faire exactement le contraire de ce que tous les communicants lui conseillaient. Alors que Clinton faisait du spectacle en invitant chanteurs et célébrités à partager son podium, Trump a préféré faire de la politique en parlant des problèmes des gens. Et il a gagné (1).

Le bloc dominant, et tout particulièrement les élites qui en sont issues sont tellement isolés du monde, tellement peu réceptifs à tout discours qui ne soit pas le leur, qu’ils n’ont pas compris ce qui leur arrivait. Et cela se voit à la manière dont il a organisé la riposte.

Ainsi, par exemple, on a eu droit au discours sur la « grossièreté » qu’on attribue à Trump (2). Mais il faut se demander pourquoi le candidat qui osé le « bad language » - les gros mots – à la télévision est élu aujourd’hui alors qu’il aurait été blackboulé il y a dix ans.  Le fait est qu’en étant grossier, Trump marque sa différence – tout comme Coluche le fit dans les années 1970. Dans un océan de clones qui se ressemblent tous, qui n’osent pas faire un pas de travers sans l’autorisation d’un « communiquant », il détonne. Il n’est pas comme les autres. Il est libre. Et cette liberté paye.

Un autre reproche mille fois ressassé est de signaler l’irréalisme ou l’outrance du programme de Trump. Il y a là aussi une profonde incompréhension. Lorsque les électeurs votent pour un homme politique, ils ne votent pas seulement pour une liste de mesures qu’ils veulent et espèrent voir mises en œuvre. Si les électeurs n’étaient motivés que par cela, les candidatures de témoignage n’auraient pas une voix. Quel électeur a été assez fou en 2012 pour imaginer que Mélenchon avait la moindre chance d’être en situation de mettre en œuvre son programme ? Non, les hommes ne vivent pas que de pain, et les électeurs ne votent pas que des programmes « réalistes ». Ils votent aussi une vision : des projets dont ils savent qu’ils n’ont qu’une chance infime de voir le jour, mais auxquels l’adhésion du candidat est de l’ordre du symbolique. Lorsque je me dis « ce serait tellement bien si une baguette magique me permettait de faire ceci », j’apprécie de savoir que l’homme politique qui prétend à mes suffrages ferait la même chose si la baguette magique était à sa disposition. C’est pourquoi lorsque Trump dit pendant sa campagne qu’il compte expulser 11 millions de latinos et une fois élu il dit qu’il en expulsera 2 millions, je doute que ses électeurs se sentent trahis, parce qu’ils ont conscience de la différence entre le souhaitable et le possible. Ils sauront gré à Trump d’avoir expulsé 2 millions, mais aussi d’avoir pensé comme eux qu’il aurait fallu expulser beaucoup plus. Les gens ne sont pas dupes, et voient assez clair dans les promesses qui leurs sont faites. L’erreur que font beaucoup d’hommes politiques est de prendre les électeurs pour des imbéciles en prétendant que leurs promesses sont réalisables – ou pire, qu’elles ont été tenues alors qu’elles ne l’ont pas été – bien après l’élection. On pardonne très souvent à un homme politique de revenir sur ses engagements, à condition de revenir tout de suite après le scrutin. Et de ce point de vue, Trump agit très intelligemment en renonçant dès maintenant à certaines de ses promesses.

Un autre discours sur lequel la bienpensance est unanime est celui qui raille chez Trump le « milliardaire » qui prétend défendre les plus modestes. On voit là cette curieuse croyance qui veut que les gens ne puissent être bien représentés – et défendus – que par des gens qui leur ressemblent (3). C’est une théorie qui est pour le moins discutable, pour ne pas dire plus, et qui est particulièrement ridicule dans un contexte où une élite issue presque exclusivement des classes moyennes prétend représenter tout un pays. En fait, le système américain fait qu’un candidat ne peut gagner que s’il a des moyens considérables à sa disposition. Un candidat « pauvre » est donc totalement soumis à ceux qui peuvent financer sa campagne, et peut donc difficilement être un candidat de rupture. Seul un candidat disposant de moyens personnels considérables peut se permettre d’affronter l’establishment (4)

Et finalement, venons-en à l’accusation la plus intéressante, celle que les classes moyennes brandissent le plus haut, celle de anti-élitisme. Il ne faudrait pas confondre à ce propos la critique du concept d’élite en général et la critique des élites réelles, telles qu’elles existent aujourd’hui. On peut parfaitement penser que nos élites actuelles sont en dessous de tout sans pour autant appeler à une société sans élites. Si nos élites font souvent cette confusion, c’est parce qu’elles se conçoivent comme seule élite possible. Les critiquer, c’est critiquer le concept même d’élite.

Je suis le premier à penser – et cela m’a valu de bien méchants commentaires de certains de mes amis – qu’une société sans élites est une impossibilité. D’abord, parce que si les hommes sont tous égaux en droit, ils ne seront jamais égaux dans leurs vertus et leurs talents. Je suis suffisamment modeste pour penser que même vivant dans la plus parfaite et égalitaire des sociétés je n’aurais jamais eu le génie d’un Mozart ou d’un Einstein. Et je trouve tout à fait normal qu’on donne aux Mozart et aux Einstein de mon temps des honneurs, des places et des salaires qu’on ne me donnera pas à moi. Pour leur permettre de faire bénéficier la société au mieux de leurs talents, bien entendu. Mais aussi, pour encourager les jeunes qui ont en eux les capacités d’être des futurs Mozart ou Einstein à travailler dur pour suivre leurs pas.

L’idée d’élite ne me gêne donc pas, aussi longtemps que c’est une élite des vertus, des talents, du mérite et non de la fortune, de la naissance ou de l’exposition médiatique. Mais être membre d’une véritable élite ne peut n’avoir que des avantages. Les salaires, les honneurs et les places que la collectivité vous accorde et dont j’ai parlé plus haut créent des devoirs. Bourdieu qualifiait les élites administratives de « noblesse d’Etat ». Et il ne faut pas oublier que « noblesse oblige ».

Contrairement à ce que prétend le discours dominant, les couches populaires ne sont pas anti-élitistes. Elles ne méprisent pas les « sachants » ou les « experts », les énarques ou les polytechniciens. Elles sont au contraire prêtes à soutenir une élite et à lui faire confiance, mais elles exigent en retour que ces élites s’occupent de leurs problèmes. Qu’elles ne comptent pas leurs efforts pour améliorer leur vie, que ce soit d’un point de vue matériel ou intellectuel. Ce pacte a d’ailleurs fonctionné pendant très longtemps. Pensez à ces grands commis de l’Etat comme Georges Besse qui auraient pu faire des fortunes dans le privé et qui ont modernisé la France pour des salaires de fonctionnaire. Pensez à monsieur Germain, instituteur, qui s’est occupé d’éveiller le petit Camus puis est allé convaincre ses parents de l’envoyer faire des études sur son temps libre. Aujourd’hui, Besse serait parti pantoufler dans le privé et monsieur Germain aurait demandé des heures supplémentaires avant de faire quoi que ce soit. Besse et Germain étaient respectés et admirés. Mais comment voulez-vous que les classes populaires acceptent des élites ou les polytechniciens pantouflent et les professeurs se comportent comme des employés de bureau qui se détachent de leur travail dès qu’ils ont fait leurs heures ?

On doit reconnaître à Marx le mérite d’avoir prévu cette transformation dès 1848. Ainsi, dans le manifeste, il avait prédit que la bourgeoisie détruirait tous les rapports « aristocratiques » sur lesquels les élites ont fonctionné pendant des siècles pour leur substituer un rapport marchand. Rétrospectivement, il faut s’étonner que la transformation ait pris si longtemps. Que deux siècles après la révolution industrielle le professeur, le médecin hospitalier, l’ingénieur d’Etat n’aient pas compté leurs heures, qu’ils ne soient pas allés là où leur intérêt individuel le leur aurait commandé. Que certaines professions se soient conçues elles-mêmes aussi longtemps comme des sacerdoces, et non comme des activités économiques soumises à la logique marchande. Tout n’est pas noir, bien entendu. Des « vraies élites » existent encore. On trouve toujours des préfets, des enseignants, des médecins dévoués. Mais ils sont de moins en moins nombreux, et les gens s’en rendent compte. C’est cette prise de conscience qui rend le discours anti-élites – que l’extrême droite n’est pas la seule à enfourcher – si efficace.

Le problème est que le bloc dominant, d’où les élites actuelles sont massivement issues, ont une bonne conscience à toute épreuve, et cette bonne conscience les empêche de voir les problèmes. Ce bloc s’est fabriqué une idéologie « victimiste » centrée sur la compassion pour les « minorités » et les marginaux, et du haut de laquelle on peut se permettre de culpabiliser ou d’ignorer les couches populaires. Et du haut de cette idéologie, elles n’arrivent tout simplement pas à comprendre pourquoi les couches populaires sont insensibles à leur discours, lui préférant le discours fasciste-raciste-sexiste-vulgaire (rayer la mention inutile) de tel ou tel leader populiste. C’est cette cécité qui fait que nos élites préfèrent s’accrocher pour toute explication à une « lepénisation des esprits » sans cause autre que magique.

Le succès des Trump et des autres populismes à travers le monde n’est que la conséquence mécanique de l’autisme des classes dominantes, et notamment des classes moyennes, dont le monopole sur le champ des idées rend la défaillance particulièrement lourde de conséquences. Les pseudo-Cassandres (5) nous rappellent les années 1930. Mais il ne faudrait pas oublier que les désastres des années 1930 sont la conséquence de l’autisme des classes dominantes qui, après la crise de 1929, sont restés sourds à la misère populaire et ouvert ainsi la porte à Hitler et aux siens. Il est donc grand temps d’ouvrir les oreilles…

Descartes

(1) On peut trouver étrange que les bienpensants français, qui tressent des couronnes à Coluche, le comique qui osait dire « merde » ou « con » à la radio à l’époque où ça ne se faisait pas, vomissent Trump parce qu’il est « grossier ». Mais bon, on n’est pas à une contradiction près.

(2) C’est pourquoi je trouve douteux le discours de ceux qui prétendent que si les démocrates avaient choisi Sanders plutôt que Clinton, la victoire leur aurait souri. Pourquoi diable voulez-vous que Sanders attire plus l’électorat populaire que Clinton ? C’est un peu comme dire que Piketty aurait attiré plus les ouvriers que ne le ferait Macron…

(3) C’est le même raisonnement qu’on trouve derrière les théories qui posent comme objectif la représentativité sociologique, ethnique et sexuelle de nos assemblées.

(4) C’est pour cette raison qu’il faut être très prudent avec des idées comme celle qui consisterait à interdire aux fonctionnaires de poursuivre une carrière politique ou qui les obligerait à démissionner de la fonction publique pour le faire. Un élu qui aurait besoin de se trouver un point de chute pour plus tard serait bien plus facile à corrompre…

(5) Cassandre avait été condamnée par les dieux à prédire exactement le futur et je jamais être crue. Avec nos pseudo-Cassandres médiatiques, c’est l’inverse : leurs prédictions ne sont jamais justes, et elles sont toujours crues…

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