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Publié par El Diablo

source photo : conseilmunicipal.over-blog.com

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Mes chers lecteurs, je vous dois des excuses. Vous vous attendiez peut-être à ce que la campagne électorale en cours fasse vibrer ce blog de débats, d’analyses, de propositions. C’était en tout cas ce à quoi je m’attendais : en 2012, la campagne avait fourni des programmes à analyser, des propositions à considérer, et une abondante matière à toutes sortes de débats. Mais cette fois-ci, j’ai du mal. Du mal à trouver la matière pour écrire un papier qui mérite d’être lu. Du mal aussi à m’enthousiasmer pour l’écrire, tant la campagne est morose, tant les discours sont creux. Et avec la crainte qu’un regard objectif puisse me faire passer aux yeux de certains pour un suppôt du Front National.

Prenez par exemple le débat de lundi dernier. Mais faut-il vraiment appeler « débat » cette chose ? En fait de débat, il s’agissait plutôt d’entretiens croisés. Oui, les candidats étaient tous dans le même studio, interrogés tour à tour par un journaliste qui posait à chacun une question différente. Mais rien n’avait été prévu pour que les candidats puissent commenter les propos les uns des autres, argumenter leurs désaccords. D’ailleurs, en auraient-ils été capables ? J’en doute, tant les questions posées étaient détaillées et techniques. Un homme politique n’est pas censé pouvoir argumenter sur tous les sujets à ce niveau, il y a des conseillers – et s’il gagne, des ministres – pour cela. On attendait de voir se confronter chez les candidats une vision, un projet global, une conception de l’Etat et de l’exercice du pouvoir. On a entendu une suite de discours parallèles sur les allocations pour le handicap ou le nombre de postes à créer dans l’Education nationale. Dans ce contexte, quel peut être le débat ? Comment avoir un échange sérieux sur le fait de savoir si c’est 40.000 postes d’enseignant supplémentaires plutôt que 60.000, sachant d’ailleurs que ces chiffres sortent du chapeau pour faire plaisir à une corporation et ne sont le résultat d’aucun calcul sérieux des besoins réels de l’Education nationale ? Les échanges entre candidats se sont donc limités à des « piques ». Qui font rire l’audience – surtout lorsqu’elle est composée des militants – mais ne font pas vraiment avancer les sujets de fond. Les « vous voulez ramener la France au moyen-âge » ou les « moi je suis honnête, moi » n’ont jamais beaucoup fait avancer le schmilblick.

Le seul point qui semblait faire la plus totale unanimité entre les candidats hors la candidate FN, c’est que la réalité n’existe plus. Ou du moins, que si elle existe elle n’a aucune espèce d’importance à l’heure de concevoir les politiques publiques. On avait l’habitude de dire que gouverner c’est prévoir, mais aujourd’hui il semblerait que ce soit surtout promettre. Des postes de policier, de gendarme, d’enseignant, d’infirmières comme s’il pleuvait. Le point d’indice des fonctionnaires débloqué. Des allocations revalorisées. Des « fonds » pour financer ceci ou cela par dizaines. Et bien sûr, le tout accompagné de baisses des impôts, de charges, de loyers… Le déficit ? La contrainte budgétaire ? La dette ? No problem. La croissance retrouvée grâce à toutes ces mesures pourvoira (1). Et puis, taisez-vous, laissez-nous rêver un peu, il sera bien le temps d’en parler une fois qu’on sera élus… pour expliquer pourquoi toutes ces promesses partiront à la poubelle.

Je ne sais pas si gouverner c’est prévoir, mais je suis fermement persuadé que gouverner, c’est choisir. Dans un monde ou les ressources sont limitées, on ne peut tout faire et on ne peut faire plaisir à tout le monde. La politique, la vraie, consiste à faire des choix, à mettre des priorités. Et accessoirement, à affronter s’il le faut ceux qui ne sont pas contents avec le partage proposé. A partir de là, il y a deux choix possibles. Celui du courage, qui consiste à distribuer les moyens en fonction d’un projet rationnel réfléchi, publiquement débattu et assumé ; et celui de la lâcheté, qui donne les moyens à celui qui gueule le plus fort, qui a le plus fort pouvoir de nuisance. Lundi soir, les candidats ont montré par défaut une sérieuse préférence pour la deuxième option. On ne les a pas entendus dire « non » une seule fois. Quel que soit le groupe, le lobby, la communauté appelée, elle était assurée par le candidat de sa plus grande sollicitude. Dans le monde merveilleux des quatre candidats, personne ne serait oubliée, personne n’aurait à regretter son choix. Et cela dans la plus grande confusion quant à la hiérarchie entre les problématiques. L’autisme mérite la même attention que la dissuasion nucléaire, alors que le chômage n’a été mentionné qu’à la marge…

Ce débat m’a fait penser avec nostalgie à une époque révolue, ou les hommes politiques n’avaient pas peur de leurs propres idées. Georges Marchais pouvait aller en Bretagne et dire « vous êtes contre la centrale de Plogoff, moi je suis pour, et voici pourquoi… ». Qui aujourd’hui oserait faire pareil ? Imagine-t-on Mélenchon aller à Fessenheim expliquer aux travailleurs du site pourquoi il veut fermer la centrale ? Non, bien sûr que non. Parce qu’il aurait trop peur de recevoir des tomates ? Oui, probablement. Mais surtout, parce qu’il y risquerait de se trouver intellectuellement en difficulté, ayant à justifier une promesse qui est moins le résultat d’un projet pensé et assumé que du désir de faire plaisir à un lobby et drainer ses voix. Georges Marchais pouvait se permettre de défendre Plogoff auprès des Bretons parce que sa défense n’était pas une lubie, mais s’inscrivait dans un véritable projet énergétique, dans une véritable hiérarchisation des problématiques, qui d’ailleurs mettait l’emploi et le développement économique à la première place (2). On peut discuter ce choix, mais c’en est un, et éminemment respectable.

Et à la fin du débat, que conclure ? Que tous les candidats sont pour ce qui est bon, contre ce qui est mauvais ? Qu’ils veulent tous un Etat efficace, une école qui fasse réussir les enfants, des hôpitaux qui soignent bien les patients ? Qu’il faut contrôler l’immigration mais laisser entrer les migrants, baisser les cotisations et augmenter les allocations, faire tout et le contraire de tout dès lors que cela fait plaisir à quelqu’un ? Non, pas tous les candidats. Il y en a un – ou plutôt une candidate – qui est la seule à prendre le risque de déplaire, de dire « non ». D’admettre qu’une politique ne peut faire le bonheur de tout le monde, et qu’il y aura à chaque fois des gagnants et aussi des perdants. Bref, qu’il y a des choix à faire et des responsabilités à prendre. Et il est très triste, véritablement très triste, que ce candidat soit celui du Front National. Tous les autres sont tombés dans la logique du « non-choix ». Ce « non-débat » - encore une fois, veillons à ne pas galvauder les mots – est à l’image de cette « non-campagne » hors normes que nous sommes en train de vivre. Et qui traduit je pense un désarroi très profond d’une France qui est par essence, quoi qu’on en dise, une nation politique.

On pourra broder sur la déroute de Fillon, qui doit plus à la fragilité de la personne privée que de l’homme public. Car il faut insister que rien dans les affaires qui ont été révélées ne met en cause la probité de Fillon en tant qu’homme politique. Personne ne l’accuse de corruption, de trafic d’influence, de concussion, de favoritisme. Il semble au contraire que ses cinq années passées à Matignon aient été irréprochables – et dans le contexte de la présidence Sarkozy, ce n’était pas gagné. Fillon est mis en cause non pas en tant que responsable politique, mais sur une question de deniers privés. Ils ont révélé que derrière l’homme public rigoureux se cache un homme privé mesquin, avide sur les questions d’argent, séduit par les montres et les costumes de luxe. Est-ce une raison pour l’exclure de la plus haute magistrature ? Je n’en suis pas persuadé : Clémenceau s’était conduit avec une mesquinerie particulière envers sa femme adultère, et cela ne l’a pas empêché d’être un grand président du Conseil. Les vertus privées ne font pas nécessairement les vertus publiques, et vice-versa.

Mais plus je réfléchis, et plus il m’apparait comme évident que la chute de la maison Fillon est moins le fait des faiblesses de l’homme ni même de la campagne médiatique que d’un rejet latent de l’opinion – et de ceux qui font l’opinion, c'est-à-dire, les « classes moyennes » – non pas tant de ce que Fillon est que de ce que Fillon représente. Fillon avait construit son discours sur une logique de rigueur presque sacrificielle. Son discours était celui de la fourmi – qui, comme tout le monde devrait le savoir, n’est pas prêteuse – devant la cigale. C’était le principe de réalité devant le principe de plaisir. Exactement ce que les classes moyennes libérales-libertaires, pétries d’hédonisme anarchisant, détestent. Et c’est cette détestation qui est in fine la cause efficace de la chute du fillonisme. Bien sûr, la campagne médiatico-judiciaire a joué son rôle. Mais pour qu’une telle campagne réussisse, encore faut-il que l’opinion publique soit réceptive. L’étincelle ne peut mettre le feu à la plaine que s’il y a à dans la plaine quelque chose à brûler. A travers Fillon, je le crains, c’est bien le principe de réalité que nos « classes moyennes » veulent mettre à bas.

Une fois la réalité congédiée, le principe de plaisir règne en maître. Et on peut se remettre dans les bras de candidats prêts à faire plaisir à tout le monde, à promettre tout et son contraire. Les « classes moyennes » ont fini par comprendre qu’après avoir forcé la classe ouvrière à se serrer la ceinture en lui expliquant qu’elle « vivait au-dessus de ses moyens » pendant trente ans, il ne reste presque plus rien à tirer sans provoquer une victoire du Front National. La prochaine vague de « rigueur » sera donc selon toute vraisemblance pour elles. Et du coup, la rigueur budgétaire, la réduction des déficits et autres vaches sacrés qui dominaient le débat en 2012 se sont comme par miracle évanouies en 2017. Le temps n’est certainement plus aux pères-la-rigueur, et un Bayrou qui en son temps était fier d’avoir été le premier à mettre la question des déficits sur le tapis maintient aujourd’hui un silence prudent alors que son protégé ouvre dans son programme les vannes de la dépense.

La grande erreur de Fillon, c’est d’être resté droit dans ses bottes. D’avoir parlé de la réalité comme on le faisait il y a dix ans, alors qu’une partie importante de son électorat, les « classes moyennes », n’ont surtout pas envie d’être ramenées au réel et préfèrent continuer à rêver de restaurants magiques où l’addition n’arrive jamais. En ce sens, Fillon est un homme du passé, là où Macron – et dans une moindre mesure Mélenchon (3) – sont des hommes du présent parce qu’ils ont compris ce besoin de « politique-plaisir » qui fonctionne dans un monde imaginaire où l’on peut réformer sans que personne n’en souffre (4).

A la lumière de ce raisonnement, on se rend compte à quel point la position du FN est aujourd’hui atypique dans l’espace politique. Pour commencer, Marine Le Pen est la seule parmi les « grands » candidats à être portée par les militants d’un parti politique et à défendre son programme. Tous les autres sont issus soit de « primaires citoyennes », soit auto-désignés en dehors de tout processus de légitimation militante, et portent leur programme personnel. Mais surtout, Marine Le Pen est, de tous les candidats, celle qui se repose le moins sur le vote des « classes moyennes ». Et du coup, elle arrive à s’affranchir de la logique de la « politique plaisir » et tenir un discours qui s’ajuste au réel et qui tranche les problèmes sans faire fuir ses électeurs. Ainsi, par exemple, elle peut se permettre de proposer en matière de politique européenne des choses qui seront difficiles – et même dangereuses – à mettre en œuvre, là où les autres présentent leurs réformes comme un chemin bordé de roses…

 

Au-delà de son résultat, cette campagne donne finalement une photographie assez exacte de l’état de notre espace politique – et donc de nos « classes moyennes », qui le dominent depuis plus de vingt ans. Tout ce qui nécessite un choix, tout ce qui est difficile et dangereux, tout ce qui fait au tragique, bref, tout ce qui est politique doit être banni. Le président de la République, mélange d’assistante sociale et d’instituteur, doit nous conduire vers un monde de bisounours. Et ce monde est possible parce que, que ce soit dans la conception « union des raisonnables » à la Macron ou dans la conception « peuple contre oligarchie » de Mélenchon, 99% des français – et des hommes en général – ont finalement les mêmes intérêts. Pourquoi iraient-ils se battre ? Pourquoi aurait-on besoin d’arbitrer entre des intérêts différents, puisque tous ont le même ? En d’autres termes, pourquoi diable aurions-nous besoin de politique ?

 

Descartes

 

(1) Avouez qu’après des années de néo-libéralisme, cette foi retrouvée dans la vertu des politiques keynésiennes a de quoi surprendre. Surtout que ce sont les mêmes qui hier prêchaient la rigueur et les politiques restrictives au nom d’une vision monétariste qui aujourd’hui veulent – ou du moins disent vouloir – ouvrir les vannes…

(2) Voire à ce propos un document passionnant qui m’a été signalé par un lecteur attentif de ce blog :

https://ia801508.us.archive.org/19/items/EL123_P_1981_134/EL123_P_1981_134.pdf

(3) J'avais dans un précédent papier sur "l'égo-politique" abordé la curieuse ressemblance entre Mélenchon et Macron : tous deux se sont auto-désignés candidats, tous deux se proclament "hors des partis", tous deux sont à la tête de "mouvements" sans statuts ni instances au sein desquels ils ont les pleins pouvoirs, tous deux ne conçoivent le soutien que sous la forme d'un rapport de ralliement, sans qu'il y ait discussion possible ni sur la campagne, ni sur la candidature, ni sur le programme. Et maintenant, j'apprends que Macron et Mélenchon sont les seuls parmi les onze candidats à refuser de participer au débat du 20 avril... étonnant, non ?

(4) Chez Macron, on simplifie le licenciement mais cela bien entendu ne peut que contenter patrons et ouvriers, puisque les premiers pourront virer plus facilement mais auront « moins peur d’embaucher » et du coup embaucheront plus. Chez Mélenchon, on sort du nucléaire mais les travailleurs de l’atome n’ont pas à s’inquiéter, puisqu’ils trouveront des boulots bien plus intéressants dans les énergies renouvelables ou le démantèlement. Bon, d’accord, Mélenchon promet de faire pleurer « la finance ». Mais sans toucher les épargnants, ce serait trop cruel…

 

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