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1 Mon blog est un blog militant indépendant, sans prétention, bien évidemment non-commercial et totalement amateur. Les images (photos , dessins, vidéos), les textes dont je ne suis pas l'auteur ainsi que les musiques et chants seront supprimés de mon blog sur simple demande par courriel.

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El Diablo

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Le blog d’El Diablo est un blog indépendant des partis politiques et des syndicats - Sa ligne éditoriale est progressiste et franchement euro-critique.  Il a vocation à nourrir le débat dans un esprit ouvert, hors tout sectarisme et tabous. Dans ce cadre, défenseur de la liberté d'expression, il donne à connaître des points de vue divers, y compris ceux qu'il ne partage pas forcément.

« Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »

Bertolt Brecht

Les vérités qu’on aime le moins à apprendre sont celles que l’on a le plus d’intérêt à savoir.

Proverbe chinois

Ça devient difficile d'être de gauche, surtout si l'on est pas de droite

Guy Bedos 

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DÉCLARATION de l’ACADÉMIE FRANÇAISE

sur l'ÉCRITURE

dite « INCLUSIVE »

adoptée à l’unanimité de ses membres dans la séance du jeudi 26 octobre 2017

Prenant acte de la diffusion d’une « écriture inclusive » qui prétend s’imposer comme norme, l’Académie française élève à l’unanimité une solennelle mise en garde. La multiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs.

Plus que toute autre institution, l’Académie française est sensible aux évolutions et aux innovations de la langue, puisqu’elle a pour mission de les codifier. En cette occasion, c’est moins en gardienne de la norme qu’en garante de l’avenir qu’elle lance un cri d’alarme : devant cette aberration « inclusive », la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures.

Il est déjà difficile d’acquérir une langue, qu’en sera-t-il si l’usage y ajoute des formes secondes et altérées ? Comment les générations à venir pourront-elles grandir en intimité avec notre patrimoine écrit ? Quant aux promesses de la francophonie, elles seront anéanties si la langue française s’empêche elle-même par ce redoublement de complexité, au bénéfice d’autres langues qui en tireront profit pour prévaloir sur la planète.

 

 

Archives

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Publié par El Diablo

Le 24 février 2021

Hier et aujourd'hui, les journaux télévisés de France 2 et France 3 nous ont relaté ces deux lamentables histoires d'affrontements de bandes rivales dans l'Essonne. Au cours de ces affrontements deux adolescents de 14 ans ont été tués. Et ce qui est encore plus navrant est d'apprendre que leurs meurtriers avaient le même âge...

Pourquoi ces remarques ? Pour noter ce qui n'a pas été dit, en dehors d'explications superficielles - qui n'en sont pas - et tenter des rapprochements.

1. Il est révélateur que les journalistes n'aient, à aucun moment, opéré les rapprochements avec les politiques néo-libérales imposées depuis des décennies, d'une part, et avec les conséquences sociales de la pandémie de Covid-19, qui sévit depuis un an, d'autre part.

2. Il n'est pas normal de mourir à cet âge de mort violente. A cet âge, on commence à être amoureux, à dépenser son énergie dans un sport, à jouer à la console ou à n'importe quel autre jeu. Si des adolescents se sont adonnés à cette violence, sans que leurs aînés (parents, enseignants, entraîneurs sportifs, policiers...) aient pu l'empêcher ou même l'anticiper, c'est qu'ils avaient atteint un grave niveau de désocialisation, lié à l’effilochage des politiques sociales depuis les années 1980. Par exemple, au détour d'une phrase, un journaliste signalait que plusieurs de ces adolescents étaient en décrochage scolaire.

3. Or on n'en arriverait pas à des drames de cette ampleur si, depuis des années, les politiques néo-libérales n'avaient sciemment (cyniquement ?) laissé s'installer le chômage parmi les classes moyennes et populaires tout en supprimant les filets de sécurité (baisse des indemnités de chômage, plafonnement des salaires, affaiblissement des prudhommes, démantèlement de la Sécurité sociale, détricotage du droit du travail...). Comment des parents qui vivent de CDD ou d'allocations peuvent-ils avoir l'autorité et l'énergie d'éduquer leurs enfants et de leur imposer des règles ?

4. Cette situation a été aggravée par les diverses mesures de confinement liées à la pandémie. Celles-ci, d'abord, ont fait bondir le chômage et fait basculer dans la gêne les familles qui n'y étaient pas et dans la misère celles qui étaient dans la gêne. Et dans beaucoup de familles, la fermeture des établissements scolaires - ou leur ouverture une semaine sur deux - a accéléré le décrochage scolaire des enfants qui suivaient déjà péniblement. Et ce ne sont pas leurs parents, déjà préoccupés par la survie de la famille, ou peu familiers avec le monde de l'éducation - ou le maniement de l'Internet - qui pouvaient les contraindre à suivre les cours ou à faire leurs devoirs.

5. La violence physique de ces jeunes ne fait que répercuter la violence sociale qui leur a été imposée, à eux et à leurs parents, depuis des années, si ce n'est depuis des décennies, et qui a franchi plusieurs degrés supplémentaires depuis un an. Ce lien entre ces deux violences a été particulièrement net, dans un pays européen, au cours des années 1980.

6. Les événements les plus dramatiques (et aussi les plus médiatisés) qui ont eu lieu au cours de cette décennie (en Europe, continent en paix) ont été le fait de ressortissants britanniques à l'époque de Margaret Thatcher. Ce sont :

- La tuerie du stade du Heysel, en Belgique, le 29 mai 1985, où des supporters britanniques s'en prirent à des supporters italiens de la Juventus de Turin, faisant 39 morts et 400 blessés, majoritairement italiens.

- Le lynchage de deux soldats britanniques, qui s'étaient fourvoyés dans un cimetière de Belfast, à l'occasion de l'enterrement d'un combattant de l'IRA, le 19 mars 1988. Après avoir été battus à mort par la foule, ils avaient été achevés par une douzaine de coups de pistolet.

En dépit des explications conjoncturelles de ces deux abominables événements, il est difficile de ne pas repérer aussi, en toile de fond, la politique extrêmement dure de Margaret Thatcher, dans tous les domaines. Cette politique à la fois antisociale et nationaliste, ne put manquer et de créer des frustrations dans la population et de lui donner le goût de la violence. Ce fut, en particulier :

- La décision de laisser périr Bobby Sands et 9 autres militants nationalistes irlandais, en 1981, après parfois plus de deux mois de grève de la faim de ceux-ci.

- La guerre des Malouines, en 1982, au cours de laquelle, entre autres actes de guerre, les Britanniques coulèrent le croiseur argentin General Belgrano, entraînant 323 marins argentins dans la mort.

- L'écrasement du mouvement syndical, à l'occasion de la longue grève des mineurs de mars 1984 à mars 1985, qui vit s'amorcer les politiques antisociales et néolibérales, qui n'ont pas cessé depuis.

L'autre remarque, qui touche également aux tristes événements de l'Essonne, est celle-ci : les deux bandes rivales qui se sont affrontées s'étaient donné rendez-vous (par téléphone portable) dans un lieu déterminé et à une heure donnée. Voit-on le paradoxe ? Le téléphone est fait pour communiquer et, souvent, pour engager une relation amicale, si ce n'est amoureuse. Il en est ainsi : quand deux individus (jeunes ou moins jeunes) se plaisent, leur premier geste pour pérenniser leur lien est d'échanger leurs numéros de téléphone. Et c'est en général pour entamer un commerce agréable. Or, ici, c'est tout le contraire : les jeunes se sont entendus pour se battre, quand ça n'a pas été pour se tuer...

****

Je reviens sur les navrantes tueries de l'Essonne, au cours desquelles deux adolescents de 14 ans ont perdu la vie. [Et, ce qui ajoute à la tristesse, sous les coups d'enfants de leur âge : comment démarrer dans la vie lorsqu'on a commencé par être meurtrier à 14/15 ans ?].

Je souhaite cependant reconsidérer ces pénibles événements, mais à nouveaux frais. Je me réfère pour cela à un petit livre écrit par Michel Serres : "C'était mieux avant !". Dans cet ouvrage - qui porte ce titre par antiphrase - l'auteur prend à rebrousse-poil le laudator temporis acti (celui qui répète sans cesse que tout était mieux avant, que la morale fiche le camp, que les jeunes n'ont plus le respect des aînés, que l'orthographe se perd, etc.). Et Serres d'établir que, décidément non, tout n'était pas mieux avant, loin s'en fallait...

Je ne reprendrai pas le livre de Michel Serres, car celui-ci déborde le sujet de ces remarques. Notre défunt philosophe y évoque en effet les progrès médicaux, les progrès économiques, la disparition de nombre de dictatures, etc. Ces faits ne sont pas strictement de mon propos, lequel est le suivant : non, la société française de 2021 n'est pas plus violente que celle de notre enfance (pour ma part celle des années 50 et 60) ou que celle des décennies antérieures. Elle l'est même bien moins et c'est pour cela qu'elle supporte beaucoup moins cette violence.

1. Jadis, les châtiments corporels étaient monnaie courante dans l'éducation des enfants. C'étaient non seulement les parents qui frappaient leurs enfants (parfois avec l'instrument ad hoc qu'était le martinet) mais aussi les enseignants. Le maître d'école de mon village, selon les critères d'aujourd'hui, aurait été chassé vingt fois de l’Éducation nationale et serait passé autant de fois en correctionnelle. Il relevait le menton des gamins d'un coup sec (au risque de faire mal à la nuque), et quand la tête était bien en arrière, il administrait une grande calotte. Et il répétait l'opération trois ou quatre fois par jour. Sa femme, la maîtresse des petites classes, n'était pas davantage bienveillante - même si sa violence n'était pas physique. Il me souvient qu'elle n'appelait un de nos camarades que par le sobriquet de "macaque". Et ces violences physiques, j'en ai été témoin jusqu'en septembre 1963 lorsque, pour asseoir son autorité, notre professeur de français, en classe de Seconde, avait violemment giflé un de nos camarades, lors de son premier cours.

2. Jadis, les violences physiques étaient beaucoup plus courantes (hélas) entre mari et femme : il n'était pas rare que le mari batte sa femme. Et, ce qui était plus grave, il ne la battait pas systématiquement, il ne la battait pas comme plâtre, il la battait, si je puis dire, incidemment, pour un plat mal cuit, pour une chemise non lavée, pour un mot qui ne lui plaisait pas. Le coup partait tout seul, presque par habitude. Et, ce qui était le plus triste, est que la femme, malheureusement, prenait aussi cela par habitude.

3. Les bandes rivales, et qui se battent violemment, ne datent pas d'aujourd'hui : à la fin des années 50 et dans les années 60, on appelait cela les blousons noirs. Auparavant, dans la au début du XXe siècle, on les appelait les Apaches. Il me souvient encore que, dans les années 1960, lorsque ma grand-mère désignait des mauvais garçons, c'est ce terme qu'elle employait. Et, en dépit de ce surnom exotique, la violence qu'ils déployaient n'était, quant à elle, pas exotique du tout.

4. Jadis, à la campagne, les bagarres étaient bien plus fréquentes. On avait le coup de poing facile : j'ai le souvenir d'un proche, au début du siècle, qui avait une force herculéenne et un caractère si soupe-au-lait qu'on l'appelait "Massacre". Et qui, à la soixantaine, n'hésitait pas à faire le coup de poing avec un voisin, pour les motifs les plus farfelus. J'ai vu, dans un des estaminets de mon village, des hommes pris de boisson en venir aux mains. Et quand il y avait un bal, les rixes étaient systématiques. Les gendarmes étaient appelés, et eux aussi prenaient des horions. Je connais aujourd'hui un respectable septuagénaire de mon village, tout ce qu'il y a de plus paisible, qui était jadis réputé pour sa capacité à distribuer les "pains" (sans référence évangélique...).

5. Jadis, dans la tête des hommes, jeunes ou moins jeunes, la différence entre un flirt un peu poussé et un viol était des plus ténues. Il me souvient que, dans les années 1960, un garçon du village voisin me racontait en riant comment lui et une bande de copains avaient poursuivi dans un champ, avec des bouquets d'orties à la main, une fille qu'ils avaient préalablement mise toute nue. [Je n'ai jamais su comment l'histoire s'est terminée]. Jadis, quand une adolescente tombait enceinte, c'était toujours elle la fautive : c'était une "roulure", une "traînée" une "Marie-couche-loi-là".  Quand elle avait accouché, elle était affublée de l'affreux surnom de "fille-mère" et les bonnes âmes la regardaient en se poussant du coude. Dans le même ordre d'idées, tous les hommes qui avaient une position sociale dominante (le propriétaire, le patron, le gros paysan, le curé, le notable) n'hésitaient pas à en profiter à l'égard des femmes. Et les victimes n'avaient pas l'idée de se plaindre à la gendarmerie ! On a récemment beaucoup parlé des prêtres pédophiles. Mais je rappelle que l'abbé Guy Desnoyers, curé d'Uruffe, avait, en 1956, tué une jeune femme de 19 ans, enceinte de ses œuvres, puis l'avait éventrée et massacré son fœtus...

6. Les Français de plus de 80 ans, qui, aujourd'hui, se lamentent sur la violence des jeunes, oublient qu'ils ont, au début de leur vie, vécu des épisodes bien plus violents : ceux de l'Occupation, avec son cortège de profits du marché noir, de dénonciations, d'exactions de la Milice, puis, dans l'autre sens, de lynchages et de femmes tondues à la Libération. Ils oublient aussi les violences de la guerre d'Algérie (dont certains appelés ou engagés me racontèrent, des années après, tranquillement, benoîtement, les horreurs dont ils avaient été les témoins, si ce n'était... les auteurs). Plus les violences de l'OAS (dans les 2000 victimes) et la liquidation de l'OAS par les "barbouzes". (Des hommes de main recrutés pour ne pas "mouiller" l'armée, la gendarmerie ou la police).

7. Jadis, jusqu'en 1981, la France pratiquait encore la peine de mort (elle fut appliquée en public jusqu'en 1939, pour le condamné Eugène Weidmann). Et le bagne (à Cayenne, en Nouvelle-Calédonie) ne fut aboli qu'en 1945, et les derniers bagnards ne rentrèrent en France qu'en 1953. Jadis, les mineurs délinquants étaient enfermés dans des "maisons de correction" (Jean Genêt fut l'un d'eux), au régime particulièrement dur. Jadis, jusqu'en 1946, la France pratiquait, dans ses colonies, le travail forcé : c'est-à-dire un statut de serf corvéable à merci pour les indigènes, soumis à un régime spécial, le Code de l'indigénat, qui en faisait des sujets français et non des citoyens français.

8. Jadis, l'homosexualité était punie par la loi. Il a fallu attendre 1982 pour que cessent les discriminations en matière d'âge légal entre rapports hétérosexuels et homosexuels. Et ce n'était pas seulement la loi qui était dure pour les homosexuels, c'était aussi la société : ceux qui étaient homosexuels étaient victimes de leurs collègues, de leurs voisins, voire de leur famille. Combien de dépressions, combien de vies gâchées, combien de suicides sont issues de cette homophobie ? Jadis, le racisme n'était pas puni par la loi. Jusqu'en 1972, on pouvait impunément exprimer son racisme, traiter quelqu'un de "Négro", de "Bicot", de "Chinetoque", et autres adjectifs malsonnants.

9. Jadis, les accidents de la circulation, les morts ou blessés sur la route apparaissaient comme un phénomène inéluctable, comme la grêle, les gelées printanières ou les canicules. C'était d'autant plus navrant qu'une bonne partie de ces tués étaient soit des jeunes (dans les véhicules), soit des très jeunes ou des très vieux (comme piétons ou cyclistes). En 1972, année du pic des accidents, il y eut 18 000 morts (cette définition étant prise du mort à 30 jours). Puis, à partir de cette date, à la suite d'un certain nombre de décisions (sur la vitesse, l'alcoolisme, l'obligation du port de la ceinture de sécurité...), auxquelles vinrent s'ajouter le renouvellement du parc automobile et la révision du réseau routier (routes à deux fois deux voies, ronds-points, rectification des virages), on est descendu à 3200 morts en 2019. [Je n'évoque pas l'année 2020, aux chiffres bien plus bas (2550 morts), mais obtenus dans des circonstances exceptionnelles, donc non-significatifs].

10. Jadis, il y avait un phénomène aujourd'hui heureusement disparu, qui était la mort des femmes en couches et la mortalité périnatale et infantile. On n'a pas assez pris garde que, jadis, les femmes mouraient plus jeunes que les hommes, parce qu'elles n'étaient pas suivies lors de leur grossesse et après l'accouchement, et parce qu'elles étaient épuisées par les travaux ménagers. De même, on tenait pour acquis que, sur un certain nombre d’enfants, beaucoup ne dépasseraient pas les cinq ans. De même qu'on estimait normal que les femmes enfantent dans la douleur, selon la parole biblique.

11. Jadis, le pays pouvait supporter un nombre de morts incomparable avec celui d'aujourd'hui. Aujourd'hui, quand 10 soldats français sont tués au Sahel, on en parle pendant une semaine (et à juste titre). Mais, entre le 2 août 1914 et le 11 novembre 1918, la France eut 1 697 800 morts (militaires et civils), soit, sur les 1562 jours séparant la mort du caporal Peugeot, le 2 août 1914, du clairon de l'armistice, le 11 novembre 1918, la France a eu une moyenne de 1087 morts par jour ! Dont 27 000 (vingt-sept mille) morts pour la seule journée du 22 août 1914, lors de la bataille des frontières, journée la plus sanglante de toute l'histoire militaire de la France. La société française serait-elle capable, en 2021, d'encaisser sans broncher une telle hécatombe ? Poser la question, n'est-ce pas y répondre ?

Pour conclure. Un ami me rappelait cette vérité paradoxale : nous sommes d'autant plus sensibles à une situation que celle-ci devient plus rare, plus exceptionnelle. La société française (pas seulement elle, d'ailleurs, la plupart des sociétés d'Europe) ne supporte plus les deuils, les morts, les blessures, les maladies, les privations de liberté, les atteintes aux droits. D'où sa très grande sensibilité aux violences urbaines, comme celles qu'on a vues cette semaine.

****

Dans mes précédentes remarques, j'avais écrit que la société, loin d'être plus violente que jadis, l'était même bien moins. Et que c'est pour cette raison qu'elle supporte de moins en moins la violence. Plusieurs d'entre vous m'ont écrit, soit pour confirmer mes propos, soit pour les contester ou les nuancer. Je reprends donc un certain nombre d'objections.

1.1. La police, aujourd'hui, est équipée, vêtue, harnachée et armée comme elle ne l'était pas jadis (les policiers sont revêtus de tenues qui les font ressembler à des "Robocops" et dotés de nombre d'armes dites "non-létales"). Certes, mais elle n'était pas plus tendre autrefois. Et, lorsqu'elle était débordée, il n'y avait pas d'autre moyen que d'employer la troupe, qui tirait dans le tas, comme à Fourmies (dans le Nord), où, le 1er mai 1891, les soldats tuèrent 10 personnes, dont deux enfants, et en blessèrent 35 autres. Imagine-t-on aujourd'hui, le gouvernement envoyer des commandos parachutistes ou des blindés contre des manifestants ?

1.2. Le 6 février 1934, la manifestation de l'extrême-droite, place de la Concorde, fit 37 morts et plus de 2000 blessés (en comptant les manifestants décédés les jours suivants). Et certains des manifestants avaient des lames de rasoir fichées au bout de bâtons pour couper les jarrets des chevaux des gendarmes. Quelque temps plus tard, le 13 février 1936, peu avant la victoire du Front Populaire, Léon Blum fut reconnu dans la voiture de ses amis, boulevard Saint-Germain, par des manifestants d'extrême-droite de l'Action française. Ces manifestants commencèrent à le lyncher. Il n'échappa à la mort que grâce à l'intervention de ses amis, de passants et d'agents de police. [On a des photos de Léon Blum à l'hôpital, la tête entouré de bandages]. Imagine-t-on aujourd'hui Robert Badinter ou Christiane Taubira (pour prendre l'exemple de deux personnalités particulièrement haïes par l'extrême-droite), faire l'objet d'une tentative de lynchage de la part des Identitaires ?

1.3. Les grandes grèves de 1947-1948 furent réprimées durement par le ministre socialiste de l'Intérieur Jules Moch. Cette répression causa 9 morts (par balles), et des milliers de licenciements et de mises à pied, notamment de mineurs. Le très petit nombre de ces mineurs qui survivait encore après 2000, n'obtint de réparations qu'en... 2015 ! Non sans que la décision d’indemnisation eût auparavant fait l'objet d'un appel devant la Cour de Cassation de la part de Christine Lagarde, alors ministre de l"Économie...

1.4. Le 17 octobre 1961, une manifestation d'Algériens à Paris fut réprimée violemment par la police du préfet Maurice Papon : il y eut de 98 à 200 morts et des centaines de blessés, certains des manifestants étant carrément jetés dans la Seine.

1.5. Le 8 février 1962, des manifestants de gauche contre l'OAS (très majoritairement communistes) furent violemment réprimés à la station de métro Charonne à Paris. Les manifestants tentèrent de se réfugier dans le métro, dont l'accès était malheureusement bloqué par des grilles. Sur ces manifestants bloqués et entassés, les policiers jetèrent alors des grilles d'arbres ou d'aération du métro, qui les écrasèrent. Il y eut 8 morts et 250 blessés.

1.6. Du 26 au 28 mai 1967, en Guadeloupe, par suite de manifestations provoquées par des attitudes racistes des Blancs et des revendications sociales, les gendarmes mobiles tirèrent dans les manifestants, ce qui occasionna plusieurs dizaines de morts, peut-être cent selon Christiane Taubira.

2. On m'a objecté que l'on ne pouvait comparer une situation de guerre à une situation de paix. Je maintiens que si : il y a une relation entre les deux. Un Français qui, en 1945, avait plus de 85 ans (c'était rare, mais cela existait), avait, dans sa vie, vu trois guerres avec l'Allemagne. Et cela en 75 ans : le nombre d'années qui nous sépare de la fin de la dernière guerre. C'est-à-dire que cela représente la vie des "baby-boomers" (ceux qui sont nés après 1945, dans la grande vague démographique que la France n'avait pas connu depuis le XVIIIe siècle). Nombre de ces Français ont participé à ces guerres et ont eux-mêmes tué : d'où il s'ensuit une certaine habitude, une certaine insensibilité à la souffrance (à la sienne comme à celle d'autrui). Ou alors un traumatisme qui perdure à vie. On ne peut rester indemne de voir mourir des hommes (que ce soient ceux de son camp ou ceux de l'ennemi) et cette expérience peut produire des effets tout à fait contraires : soit l'horreur et le pacifisme, soit l'indifférence et l'endurcissement.

En outre, jusqu'en 1962, la France a été en guerre pratiquement sans discontinuer : la guerre d'Indochine a débuté presque immédiatement après la défaite des Japonais, elle a été conclue en juillet 1954 et la guerre d'Algérie a démarré en novembre de cette même année pour ne s'achever qu'en 1962. Cette guerre a marqué tous les Français en âge d'être mobilisés : plus de 1 700 000 soldats français nés dans les années 1930 jusqu'en 1942 y sont passés et en ont connu l'épreuve.

3. La troisième raison pour laquelle on est beaucoup plus sensible à la violence physique en 2021 est qu'on est bien moins, aujourd'hui, exposé aux atteintes corporelles qu'on ne l'était jadis : aujourd'hui, la majorité de la population travaille dans le tertiaire : dans des bureaux, des écoles, des hôpitaux, des magasins. Et ceux qui travaillent dans les secteurs primaire et secondaire (agriculture, mines, industrie, transports), disposent de machines ou d'instruments de protection. Jadis, la majorité travaillait dans le primaire et le secondaire et dans des conditions très dures (par exemple dans les secteurs d'extraction, la sidérurgie). A la mine, à la campagne, dans les aciéries, les chemins de fer, les actifs étaient sans cesse confrontés au froid, aux éléments, à la chaleur extrême, aux risques d'être écrasés, brûlés, broyés, coupés, percés... Certes, ces risques n'ont pas disparu (dans l'industrie, le bâtiment, les transports...) mais les progrès techniques et les instruments ou méthodes de protection les ont bien atténuées. [Songeons que la catastrophe minière de Courrières, en 1906, fit 1100 morts].

4. La quatrième raison de notre plus grande sensibilité à la douleur physique est le progrès de la législation sociale et sociétale. Depuis la Troisième République, cette législation n'a cessé de s'étendre : on a légiféré sur les conditions de travail, on a, par la création de la Sécurité sociale, étendu la protection médicale à tout le monde et à tous les secteurs de la vie (de la durée du congé de grossesse à l'interdiction d'usage de produits dangereux...). Avant la guerre de 14, un blessé au travail n'avait que les yeux pour pleurer (sauf ceux qui bénéficiaient de mutuelles ouvrières). On est donc habitué à être secouru, pris en charge, soigné. Peut-être est-ce une raison pour laquelle on hésite davantage, aujourd'hui, à aller au contact avec la police ou les CRS.

5. Dans l'émotion provoquée par les morts des adolescents de l'Essonne intervient un autre facteur, que je n'ai, jusqu'à présent, pas évoqué : il s'agit de la multiplication des instruments de communication, au niveau des émetteurs, au niveau des transmetteurs et au niveau des récepteurs. Aujourd'hui, tout le monde peut filmer avec un téléphone portable, immédiatement. La nouvelle est ensuite transmise par tous les réseaux de communication, filaires, hertziens et démultipliée par Internet. Enfin, les récepteurs sont non seulement les postes de radio mais aussi les téléviseurs, les écrans d'ordinateurs, les tablettes et les smartphones. Par rapport à 1958 (je prends comme repère la création de la Ve République), le moindre événement est transmis immédiatement et répercuté en écho un nombre incalculable de fois (d'autant plus que les récepteurs deviennent à leur tour émetteurs et se l'échangent ensuite par leurs portables, tablettes et ordinateurs - sans compter le traditionnel téléphone).

J'ai tapé dans un moteur de recherches : "Adolescents morts dans l'Essonne". Et le compteur de l'appareil m'a indiqué 985 000 résultats...

A cet égard, je ne peux que revenir sur un texte de Julien Gracq, publié dans Lettrines 2, en 1974, donc bien avant l'invention et, surtout, la généralisation d'Internet. On admirera la lucidité et la prescience de l'auteur (les italiques sont de Gracq) :

"Tout comme la couche d'air qui nous entoure protège les Terriens contre la continuelle agression cosmique, il existait, il a longtemps existé autour d'eux une couche de non-savoir, de non-chaloir, de non-lire, de non-voyager, qui protégeait leur quiétude d'esprit contre le bombardement tellurique continu des Nouvelles, et qui l'a protégée plus longtemps contre celui, plus corrosif encore, des Images. On commence à s'apercevoir, maintenant que notre civilisation la dissipe, que cette couche isolante était vitale. Physiquement, 'homme ne vit pas nu, spirituellement aussi, c'est un animal à coquille. Et les effets de ce mortel décapage sont devant nous : érosion continue et intense de toutes arêtes vives, de toute originalité - réduction progressive du refuge central, du for intérieur - contraction frileuse de l'esprit tout entier exposé sur toute sa surface, comme une pellicule fragile, aux bourrasques cinglantes qui soufflent sur lui de partout, irritation à fleur de peau, état de prurit et de gerçure. On est "mal dans sa peau" : certes c'est bien dit !à condition de savoir l'entendre. L'esprit en a eu une, et épaisse, et sainement cornée : il n'a plus qu'une muqueuse."

Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments et critiques.

Philippe ARNAUD

Amis du Monde Diplomatique

Tours

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L
Bonjour,
Je consacrerai une partie de la Chronique des Barbaries du vendredi 12 mars 2021 à votre article.
Cordialement.
Luc Laforets
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G
Excellent.
Il faudrait ajouter combien il était commode pour les municipalités de droite dans les années 80 de laisser aux municipalités communistes le soin d'accueillir les familles immigrées dont on avait appelé les pères pour travailler à l'usine. Comme à Renault, en Seine-Maritime. Créant ainsi les ghettos que l'on connait aujourd'hui. La politique du logement et la crise ont fait le reste. De quartiers populaires, où se côtoyaient familles d'origines sociales semblables, français et immigrés, travaillant souvent dans les mêmes usines, ces mêmes quartiers se sont transformés en quartiers de pauvreté extrême où l'on loge les exclus du travail. Pour beaucoup les enfants ou petits-enfants de ces pères venus en France dans les années 80. Aujourd'hui une famille dont les deux parents sont payés au SMIC, n'a plus droit au logement social où bien ils paient davantage. On les a incités, à coup d'endettement, à devenir propriétaires. Ils sont partis de ces quartiers. Poussés aussi par les difficultés de vie grandissantes au fur à mesure que la crise sociale et morale s'approfondissait. Dans le même temps on a construit beaucoup moins de HLM. Ces quartiers sont maintenant nommés "quartiers difficiles". Plus nos politiques nous parlent de "mixité sociale", plus ces ghettos explosent. Et la pandémie, le couvre-feu, le confinement ne font que révéler la profondeur de la crise.
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