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Publié par Michel El Diablo

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« Dans toutes les guerres, la première victime est la vérité » Winston Churchill



Ainsi, nous sommes en guerre. Contre qui ? Contre « les barbares ». Le mot est bien passé : la formule « Etat Islamique », qui est le nom que le groupe en question s’est donné, est interdite d’antenne. Que ce soit sur les radios, sur les télévisions, dans la bouche de nos journalistes, de nos gourous ou de nos intellectuels médiatiques, on n’entend plus que ce mot : « barbares ». La guerre dans laquelle nous nous embarquons est une « guerre contre la barbarie ». C’est plus pratique pour faire taire les voix dissidentes : qui, en effet, osera défendre les « barbares » ?


Qu’on me permette ici un souvenir personnel. Dans les années 1980 – je ne saurais dire la date exacte – le Nouvel Observateur, qui était déjà à l’époque l’organe officiel de la bienpensance de gauche, avait publié plusieurs reportages d’un envoyé spécial du magazine en Afghanistan, envoyé qui avait eu le privilège – ou du moins l’affirmait-il – d’avoir partagé pendant plusieurs semaines la vie d’un groupe de moudjahidine combattant les troupes soviétiques. Si ce souvenir me revient en tête, c’est à cause de la teneur des articles. On y glorifiait la lutte contre les « infidèles ». On y racontait les tortures infligées aux soldats soviétiques faits prisonniers : émasculations, amputation des bras ou des pieds, noyade. On racontait aussi les exécutions, l’utilisation des cadavres mutilés pour effrayer les troupes peu aguerries. Et tout ça, loin de dégoûter le journaliste, était au contraire présenté sous un angle on ne peut plus positif. Dans d’autres reportages, on rendait compte des bombes dans les bazars, destruction d’écoles, exécutions sommaires… et là encore, on ne parlait pas de « terrorisme ». On faisait au contraire preuve de la plus grande bienveillance. A l’époque, personne dans la bienpensance n’avait utilisé le mot « barbarie ». Au contraire : les « barbares » étaient à l’époque reçus à Washington par le président américain Ronald Reagan, et se voyaient qualifier devant les caméras de « combattants de la liberté ». Pourtant, il semble difficile de soutenir que décapiter un journaliste serait un exemple de « barbarie », alors que mutiler un prisonnier puis de l’assassiner et finalement d’utiliser son cadavre comme épouvantail ne le serait pas. Il semble donc que la notion de « barbarie » est moins liée à la nature exacte de l’acte, mais plutôt aux intérêts qu’il sert.


La politique internationale pendant la guerre froide était une affaire de cyniques. Les américains soutenaient un Somoza ou un Pinochet, renversaient un Mossadegh ou un Allende en fonction des intérêts économiques ou stratégiques des Etats-Unis. Mais au moins on n’avait pas la prétention à l’excellence morale. Depuis les années 1980, les puissances n’assument plus la défense égoïste de leurs intérêts et justifient leurs actions au nom d’une morale présentée comme universelle. C’est le camp du « bien » contre celui du « mal ». Et bien évidemment, le « bien » peut faire des choses qui seraient considérées « barbares » si elles étaient le fait du camp du « mal ». Ainsi, par exemple, les mêmes qui aujourd’hui défendent l’intangibilité des frontières de l’Ukraine sont ceux qui hier ont bombardé la Serbie pour l’obliger à consentir au détachement d’une partie de son territoire. Ceux-la mêmes qui pratiquent l’emprisonnent des êtres humains pendant plus d’une décennie – et ce n’est pas fini – à Guantanamo sans avoir à les incriminer devant un juge, et qui confient des prisonniers à d’autres états pour y être torturés font la leçon à d’autres sur l’Etat de droit. Décapiter c’est « barbare », électrocuter sur la chaise électrique est « civilisé ». Ceux qui hier qualifiaient les terroristes de « combattants de la liberté » lorsqu’ils s’attaquaient aux troupes soviétiques crient à la « barbarie » lorsqu’ils tournent leurs armes de l’autre côté. Comment dans ces conditions se retrouver ?


Peut-être en se souvenant à quoi toute cette sémantique sert. Comme le dit le dicton anglais, dans la guerre et dans l’amour, tout est acceptable. Aucun état ne s’est jamais privé des méthodes les plus illégales, les plus horribles, les plus « barbares » lorsqu’il s’est agi de défendre ses intérêts. Mais en même temps, si les sociétés modernes arrivent à maintenir cet ordre indispensable pour atteindre un haut niveau de développement et de productivité c’est parce qu’elles arrivent à soutenir cette fiction qu’est l’Etat de droit, et à susciter chez ses citoyens des inhibitions fortes qui les empêchent de tuer une petite vieille pour lui soutirer ses économies quand ça leur chante. La question est donc comment faire coexister le gentil citoyen qui s’indigne lorsqu’une petite vieille est tuée et lorsque les droits humains sont violés avec le méchant citoyen qui admettra – ou qui ira lui même – torturer son prochain ou l’enfermer à vie sans droit et sans jugement parce que les intérêts de son pays l’exigent.


Dans une société tribale ou clanique, c’est simple : il y a « nous », les membres du clan, et « eux », les autres. « Nous », nous avons des droits. « Eux », n’en ont aucun. Tuer ou voler un membre du clan, c’est violer une loi sacrée et s’exposer à la sanction de la communauté. Tuer ou voler en dehors du clan non seulement ne vous expose à aucune sanction, mais vous pouvez compter sur le soutien du clan au cas où cela tournerait mal (1). En fait, dans ces sociétés la qualité d’être humain, en tant que sujet de droits, n’est reconnue qu’aux membres du groupe. Les autres sont réduits au statut animal : ils peuvent être volés, tués ou réduits en esclavage sans que cela donne lieu à des questionnement moraux. D’ailleurs, dans beaucoup de civilisations primitives le mot « homme » et le nom de la tribu ou du clan se confondent.


Mais tout change, si l’on peut dire, avec les Lumières. On refuse alors l’idée que seuls les membres d’un groupe seraient des êtres humains, et on proclame l’universalité des droits de l’homme. Comment expliquer, une fois qu’on a proclamé l’universalité de la liberté, de la sûreté, de la propriété et de la résistance à l’oppression admettre qu’on a le droit de bâillonner, d’emprisonner, de tuer, de torturer, de saisir la propriété ou de réprimer la révolte de « l’autre » ? Pour aller à la guerre – en dehors des guerres purement défensives – il faut donc s’éloigner de l’esprit des Lumières et déshumaniser « l’autre », le réduire au niveau de la « bête assoiffée de sang », du « barbare », bref, d’un être qui ne saurait avoir de droits. J’avais montré combien ce raisonnement se retrouve en politique chez les partisans d’une idéologie de « guerre civile » qui fleurissent à l’extrême gauche, et dont la division du monde entre « les nôtres » et « les autres » prônée par Mélenchon est un bon exemple. C’est le même mécanisme qu’on retrouve aujourd’hui dans le discours des gouvernants des grandes puissances lorsqu’il s’agit de préparer psychologiquement les populations à une guerre au moyen-orient.


Ce discours fait peut-être partie des « fictions nécessaires » (2). Mais il faut être conscients de ses effets délétères sur le long terme. D’abord, une fois qu’on donne un coup de canif au principe de l’universalité des droits de l’homme, on entre en terrain dangereux. Car tout le monde n’a pas la même définition du « barbare ». Et une fois admise l’idée qu’on puisse déshumaniser les « barbares », certains proposeront d’appliquer le même raisonnement non seulement à « l’ennemi », mais à certains groupes de la société. Nous savons ce que la déshumanisation de « l’autre » pendant la guerre de 1914-18 a rendu possible dans les années 1930 et 1940. En politique, les actes projettent de longues ombres, et on ne peut plus ensuite prétendre que cela n’a jamais eu lieu.


Mais le principal danger, c’est que la qualification de « barbare » ou de « bête assoiffée de sang » interdit tout questionnement. L’adversaire est un chien enragé qu’il faut abattre. Et un chien enragé n’a ni raisons, ni intérêts, ni histoire. On ne peut ni le comprendre, ni discuter avec lui. Cela ne sert à rien de chercher à l’inscrire dans une dynamique historique. On le tue, et le problème est résolu. On peut contempler les résultats désastreux de ce mode de pensée. Les américains nous avaient expliqué que le problème, c’était Saddam Hussein. Saddam Hussein est aujourd’hui mort, et on ne peut vraiment pas dire que cela ait amené une ère de paix et de progrès pour l’Irak. Ensuite, on nous a expliqué que le problème, c’est le « jihadisme », terme vague qui recouvre un peu n’importe quoi. Le combat contre le « jihadisme » fait rage depuis presque dix ans, et on ne voit rien avancer. Et maintenant, nous allons lancer bombes et drones contre les « barbares »…


Talleyrand avait raison : lorsqu’on se fait un trône avec baïonnettes, il est fort imprudent de s’asseoir dessus. La stratégie qui consiste à détruire les régimes et les mouvements qui ne nous plaisent pas en laissant le hasard décider du régime ou du mouvement qui remplira le vide ainsi créé a montré – c’est le moins qu’on puisse dire – ses limites. L’idéologie du « lasser-faire » libéral, dont on connaît les limites en politique intérieure, a eu des résultats désastreux lorsqu’on l’a mise en œuvre dans le plan international. De l’Afghanistan des années 1980 à l’Irak des années 2000, les grandes puissances ont cherché à affaiblir les Etats au lieu de les renforcer. Sans se rendre compte que les Etats sont, par essence, la barrière la plus efficace contre le retour à « la guerre de tous contre tous ». Saddam Hussein, Muhammar Khadafi ne sont certes pas des enfants de cœur. Mais on peut se demander si leurs peuples ont gagné quelque chose de leur renversement. Et la question vaut aussi pour ou Bachar Al-Assad. Hobbes montrait déjà que la question de savoir si le prince était bon ou mauvais était secondaire : la fonction essentielle du prince, est de concentrer le « pouvoir de nuire » de tous et d’empêcher le retour de la guerre civile. Le reste vient en complement. Lorsque l’Etat perd le monopole de la force légitime, ce sont les groupes et les « bandes » qui prennent le pouvoir. Or, un mauvais gouvernement est souvent préférable au chaos, et mieux vaut de mauvaises lois que pas de loi du tout.


Ce que les convulsions des deux dernières décennies nous enseignent, c’est que l’Etat-nation, qui nous semble chez nous une réalité institutionnelle inamovible, est en fait une institution relativement récente, et bien plus fragile qu’on ne le croit généralement. Dans beaucoup de contrées, l’Etat n’est pas encore tout à fait séparé de la personne du dirigeant, et la mort du Prince sans héritier peut provoquer – comme ce fut le cas en Europe jusqu’au XVIIIème siècle – une guerre de succession voire une partition du pays et l’effondrement de l’Etat. Or, l’effondrement de l’Etat n’est dans l’intérêt de personne. Ni des habitants du pays concerné, ni de celui des puissances qui, quelque soient leurs intérêts egoïstes, ont besoin d’interlocuteurs et ont tout intérêt à négocier avec le directeur du cirque plutôt qu’avec les lions.


Descartes


(1) On voit encore aujourd’hui dans certaines régions – Corse, Sicile – ou dans certaines communautés – Tsiganes, Roms – des restes de ce mode de fonctionnement, qui fut pendant des millénaires la structure de base des sociétés. Dans ces sociétés, le meurtre ou le vol ne sont considéré par la société des crimes que si la victime appartient au « clan ».


(2) On peut en douter. Il y a beaucoup d’exemples de combats qui n’ont pas été accompagnés par ce processus de déshumanisation. Missak Manouchian mourant « sans haine pour le peuple allemand » me semble un bon exemple. La gestion de la propagande de guerre par le gouvernement britannique pendant la deuxième guerre mondiale me paraît aussi assez significative. A ce titre, une histoire révélatrice : une anglaise s’était vu reprocher par son voisinage d’avoir traité avec gentillesse un pilote allemand abattu par la DCA en attendant l’arrivée des autorités. Elle avait répondu : « je l’ai assis dans ma cuisine et lui ai servi une tasse de thé, parce que je voudrais que si mon fils, pilote dans la RAF, était abattu sur l’Allemagne il se trouve une allemande pour l’asseoir dans sa cuisine et lui servir une tasse de thé ». Je trouve cette réponse admirable.

 

source: le blog de descartes

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