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Publié par Diablo

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Ken Loach : « il faut faire revivre l’esprit de 1945 »

Ken Loach a réalisé son documentaire « L’esprit de ’45 » – la victoire travailliste britannique après-guerre et la mise en œuvre d’un programme socialiste – parce qu’il désespère de ne pas le voir aujourd’hui, alors que le libéralisme économique règne en maître.


1945, c’est la victoire éclatante des travaillistes de Clement Atlee sur les conservateurs de Winston Churchill, et surtout la mise en œuvre d’un programme ambitieux : nationalisation des mines, des transports et de l’énergie, création du National Health Service, le service de santé publique, la construction de millions de logements sociaux...

 

Le documentaire de Ken Loach, qui sort mercredi 8 mai 2013 en France, puise abondamment dans des archives étonnantes sur l’état de la pauvreté britannique à l’époque, sur l’enthousiasme qui a accompagné les débuts travaillistes... Il interviewe également des témoins soigneusement choisis, anciens syndicalistes ou économistes de gauche.

Mais il y a une rupture brutale dans le film, avec l’apparition du visage souriant de Margaret Thatcher. Nous sommes passés directement des années 40 à 1979 et le début du libéralisme triomphant. Ken Loach n’explique pas dans son film les raisons de cette défaite de la gauche, et nous l’avons interrogé sur ce point.

l-esprit-de-45.jpg


Le 30 avril 2013, Ken Loach était à Paris pour une avant-première de son film, en partenariat avec Rue89. Plusieurs riverains de Rue89 ont pu assister à la projection et participer au débat qui a suivi. Pour tous, l’essentiel de ce débat

 

Rue89 : Vous aviez neuf ans en 1945. Quel est votre premier souvenir politique ?


Ken Loach : Mon premier souvenir, ce sont les bombardements. Lorsque notre maison s’est effondrée à cause des bombes. Je me souviens aussi des célébrations dans la rue après la guerre. Je me souviens aussi d’être allé chez le médecin et d’avoir dû payer ; puis d’être allé chez le médecin sans avoir eu à payer...


Ma famille n’était pas très politique, et donc mes souvenirs de l’époque ne sont pas très politiques. Je me souviens quand même d’avoir entendu [un des leaders travaillistes] Aneurin Bevan parler à un meeting. C’était un grand héros socialiste de l’époque, mais il avait une voix très aigüe. C’était un grand orateur.


Pourquoi avez vous tenu à faire ce film aujourd’hui ? Quel message aviez vous envie de faire passer ?

Mon premier message : il fut un temps où le bien public était bien plus important que la convoitise privée.


On a du mal à s’en souvenir aujourd’hui. Parce qu’on pense désormais que la seule manière de réussir est de faire un gros profit et qu’il faut être un entrepreneur. C’est le seul modèle de société qui nous est proposé, dans lequel tout doit être privatisé et ouvert au privé, la main d’œuvre doit être peu chère, flexible, sans sécurité.


Bien sûr, ce n’est pas vrai, c’est la propagande à laquelle nous sommes confrontés. Il y a bien une alternative, et on a seulement commencé à l’entrevoir en 1945. Il y a eu beaucoup d’erreurs. Et finalement, ce ne fut qu’une manière d’encadrer le privé. Mais ça reste un moment d’espoir, un moment d’inspiration pour nous.


Qu’est-ce qui a mal tourné ? Dans le film, vous passez directement de l’espoir et de l’enthousiasme du début, au visage de Margaret Thatcher en 1979. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ?

Je n’ai pas voulu faire une histoire de l’après-guerre en Grande-Bretagne. Je me suis concentré sur ce moment particulier, en 1945, de la prise de conscience que les gens ont eue à l’époque, puis du moment où cette conscience a changé.


Bien sûr, beaucoup de choses ont mal tourné et ont échoué. L’un des problèmes a été le manque d’investissements dans les entreprises publiques, qui n’ont pas été modernisées.


L’environnement économique a également changé et les années de boom ont pris fin. Nous avons eu une hyperinflation dans les années 70, conduisant à de nombreuses grèves d’ouvriers voulant sauver leur pouvoir d’achat. Et le gouvernement s’y opposait.


Margaret Thatcher est arrivée à ce moment précis. Dans le film, je saute de 1945 à l’arrivée de Thatcher, car jusque-là, le bien public était valorisé. Après, le bien public était dénigré. C’est le moment clé de changement.


Un élément frappant du film, c’est le langage dans les documents d’archives : on parle de « socialisme » avec une fierté assumée. Or, quand on lit la critique du Guardian, qui est à gauche, on vous reproche d’avoir cru que les Britanniques, en 1945, souhaitaient le socialisme alors que selon le journal ils ne voulaient qu’un « capitalisme réformé ».

Ce que le critique du Guardian attribue à la volonté des gens de l’époque, c’est en fait ce que veut le Guardian ! Mais ce qui est vrai, c’est que ce que les Britanniques ont obtenu, c’est un capitalisme réformé ! Les services publics qui ont été nationalisés ont en fait été mis au service du secteur privé.


Mais avant ce moment-là, il y a près d’un siècle de développement des idées socialistes. Le parti travailliste a grandi avec le langage du socialisme. Mais si sa politique était en fait social-démocrate, son discours était socialiste.


A la sortie du film en Grande-Bretagne, vous avez lancé un appel à la création d’un parti situé à gauche des travaillistes, comme c’est le cas dans d’autres pays d’Europe : quel a été son impact ?

Nous avons besoin d’une telle force. J’ai fait cette remarque dans des interviews, et 8 000 personnes ont répondu à cet appel.


Le problème en Grande-Bretagne – ce n’est pas aussi mauvais en France – est que nous n’avons plus de parti de gauche. Nous avons quatre partis de droite ! Personne ne défend les idées socialistes, pourtant, lorsque vous faites des sondages, les gens veulent que les services publics redeviennent propriété collective, ils ne veulent pas voir la santé privatisée, etc.


Je ne suis pas certain que ça soit pareil en France, mais regardez ce qui se passe : dans le Devon, en Angleterre, tous les centres de santé pour enfants sont désormais gérés par Virgin... Autre exemple stupide : les pompiers ne possèdent plus leurs engins anti-incendie. Ils doivent les louer au privé ! Le privé a mis la main dans tous les secteurs.


Et si ça ne se passe pas encore comme ça chez vous (en France), ça arrivera. C’est pour ça que nous devons nous rassembler.


Dans le film, une des personnes interviewées parle de la difficulté de la transmission aux jeunes générations : quel est selon vous l’obstacle ?

Ne soyons pas paternalistes vis-à-vis des jeunes, ils ont leurs propres manières de résister.


A un moment, nous avions dans le film une séquence avec des jeunes qui parlaient. Mais c’était trop court, c’était un peu gratuit, nous l’avons retirée. Mais on peut la retrouver sur le site compagnon.


[Question de la salle] Comment analysez-vous les émeutes de Londres de 2011 ?

C’est une explosion venue des bas-quartiers, des jeunes qui pour la plupart sont au chômage. D’un coup, ils ont pu accéder à des vêtements gratuits, se servir en produits électroniques... Il y a tant de gens exclus par la société que c’est devenu une émeute.


Bien sûr, le gouvernement a nié la nature politique et a déclaré que c’était des actes criminels. Mais ils ont choisi d’ignorer la manière dont la société s’est fragmentée, et ils ne peuvent pas comprendre. Evidemment, c’était profondément politique, même si ce n’était pas exprimé en termes politiques.


[Question de la salle] J’ai entendu Stephen Frears récemment se plaindre qu’il n’y avait que vous, Mike Leigh et lui, en gros, pour avoir une approche politique dans le cinéma. Y a-t-il des réalisateurs de la nouvelle génération en Grande-Bretagne qui suivent votre exemple ?

Je pense qu’il existe de nombreux jeunes cinéastes qui aimeraient faire des films, mais qui n’en ont pas la possibilité.


Lorsque ma génération a débuté, nous avons d’abord travaillé à la télévision. Il y avait alors une certaine liberté politique. Ce n’était pas immense, mais c’était possible. Plus maintenant. C’est l’univers le plus contrôlé, formaté, il n’y a plus de liberté. Il n’y a plus de possibilité de faire son apprentissage à la télé.


Au cinéma, les films politiques ne reçoivent pas de financement. La plupart des producteurs britanniques regardent de l’autre côté de l’Atlantique, ils ne regardent même pas de l’autre côté de la Manche, alors que c’est beaucoup mieux... Ils veulent imiter les films américains.


Ce n’est donc pas un manque d’envie et de talent, mais un manque d’opportunités.


[Question de la salle] Dans le générique, on voit apparaître le nom de la Loterie nationale, alors qu’il n’en est pas question dans le film. Pourquoi ?


La Loterie nationale est une arnaque. C’est un moyen de prendre l’argent des pauvres. Ce n’est pas la bourgeoisie qui parie. La bourgeoisie parie à la bourse...


Une partie de l’argent de la Loterie va au financement du cinéma. Ce n’est pas un bon système, mais c’est une obligation, nous sommes obligés de les créditer au générique...


La presse de droite en Grande-Bretagne, qui n’aime pas votre film, a critiqué ce financement par la Loterie nationale...

Oui, la presse de droite déteste le fait que je reçoive de l’argent de la Loterie. J’ai fait un film sur l’Irlande qui a également reçu un petit financement de la Loterie. Les titres de cette presse ont été : « Pourquoi cet homme déteste-t-il son pays ? »


Ils n’aiment pas qu’on les remette en question.


[Question de la salle] Dans le film, un des personnages parle de sa fierté au travail. J’ai le sentiment que ça n’existe plus aujourd’hui, peut-être parce qu’il y a le chômage, mais je n’entends jamais les gens parler comme ça.

Lorsqu’on a créé le National Health Service (service de santé), les gens en étaient fiers. Les cheminots étaient fiers de leur travail. Les mineurs étaient très fiers de leur longue histoire, ils faisaient des parades avec des fanfares dans les villes.


Thatcher et les conservateurs détestaient une classe ouvrière fière de ce qu’elle faisait. C’était une classe ouvrière consciente, capable de défendre ce qu’elle avait gagné.


Si vous êtes un travailleur intérimaire, qui travaille via des agences, qui fait du stockage dans un supermarché, sans savoir combien d’heures vous aurez la semaine suivante, vous n’avez pas la confiance suffisante pour défiler derrière les bannières de votre corporation.


Dans ce manque de confiance, il y a une faiblesse. C’est ce que voulait Thatcher en parlant de classe ouvrière flexible.


L’histoire a ses hauts et ses bas. Certaines générations ont la chance de vivre des moments forts comme en 1945 ; sommes-nous à un moment de basse intensité ?


J’espère que nous n’aurons pas besoin d’une nouvelle guerre pour avoir des changements. S’il y a une guerre, nous ne serons plus là pour voir ces changements.


J’aimerais que les gens ouvrent les yeux et réalisent que les choses évoluent de manière catastrophique, et qu’il y a un besoin de changement. Nous avons des familles qui n’arrivent pas à se nourrir à cause de la pauvreté, nous avons des banques alimentaires avec des dons pour les familles démunies, si nous ne trouvons pas ça suffisamment choquant pour réagir, alors c’est désespérant et c’est perdu.

 

Pierre Haski


Source : RUE 89

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