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Publié par Diablo

Lu sur le blog Ca n'empêche pas Nicolas

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La voie chinoise

 

L'économiste Samir Amin nous trace le tableau de la Chine en 2013 (1/3) 

Les débats concernant le présent et l’avenir de la Chine – puissance « émergente » – me laissent toujours peu convaincu. Les uns considèrent que la Chine a définitivement opté pour la « voie capitaliste » et envisage même d’accélérer son insertion dans la globalisation capitaliste contemporaine. Ils s’en félicitent et souhaitent seulement que ce « retour à la normale » (le capitalisme étant la « fin de l’histoire ») soit accompagné par une évolution démocratique sur le mode occidental (pluripartisme, élections, droits humains). Ceux-là croient – ou doivent croire – à la possibilité pour la Chine de « rattraper » (en termes de revenu par tête) par ce moyen, fût-ce progressivement, les sociétés opulentes de l’Occident – ce que je ne crois pas possible. La droite chinoise partage ces points de vue. D’autres le déplorent au nom des valeurs du « socialisme trahi ». Certains s’associent avec les formulations dominantes en Occident des sportifs du China bashing. Les autres – les pouvoirs en place à Beijing – qualifient la voie choisie de « socialisme aux couleurs de la Chine », sans guère plus de précision. Mais on peut découvrir ces spécificités en lisant attentivement les textes officiels, en particulier les Plans quinquennaux, précis et pris au sérieux.

 

 

En fait la question (la Chine est-elle capitaliste ou socialiste ?) est mal posée, trop générale et abstraite pour que la réponse dans les termes de cette alternative absolue fasse sens. Car la Chine est effectivement engagée sur une voie originale depuis 1950 et peut être même depuis la révolution des Taipings au XIXe siècle. Je tenterai donc ici de préciser le contenu de cette voie originale à chacune des étapes de son déploiement de 1950 à aujourd’hui (2012).

 

 

La question agraire


 

La nature de la révolution conduite en Chine par son parti communiste a été qualifiée par Mao de révolution anti impérialiste/antiféodale s’inscrivant dans une perspective socialiste. Mao n’a jamais prétendu qu’après avoir réglé ses comptes avec l’impérialisme et le féodalisme le peuple chinois avait « construit » une société socialiste. Il a toujours caractérisé cette construction de phase première sur la longue route au socialisme.

 

Il me paraît nécessaire de souligner le caractère tout à fait particulier de la réponse donnée par la révolution chinoise à la question agraire. La terre (agricole) partagée n’a pas été privatisée ; elle est demeurée la propriété de la nation représentée par les communautés villageoises et seulement donnée en usage aux familles rurales. Cela n’avait pas été le cas en Russie où Lénine, mis devant le fait accompli par l’insurrection des paysans en 1917, a reconnu la propriété privée des bénéficiaires du partage.

 

 

Quelles sont les raisons qui expliquent qu’en Chine (et au Vietnam) la mise en œuvre du principe selon lequel la terre agricole n’est pas une marchandise ait été possible ? On répète que les paysans du monde entier aspirent à la propriété et n’aspirent qu’à celle-ci. Si cela avait été le cas en Chine la décision de nationaliser la terre aurait entraîné une guerre paysanne sans fin, comme cela avait été le cas lorsque la collectivisation forcée fût mise en route en Union Soviétique par Staline.

 

 

L’attitude des paysans de Chine et du Vietnam (et de nulle part ailleurs) ne s’explique pas par une prétendue « tradition » qui leur aurait fait ignorer la propriété. Elle est le produit d’une ligne politique intelligente et exceptionnelle mise en œuvre par les Partis communistes de ces deux pays.

 

 

La IIe Internationale n’avait pas imaginé autre chose que l’aspiration incontournable des paysans à la propriété, réelle dans l’Europe du XIXe siècle. Car au cours de la longue transition européenne du féodalisme au capitalisme (1500-1800) les formes féodales antérieures d’institutionnalisation de l’accès au sol par la propriété partagée entre le Roi, les Seigneurs et les paysans serfs avaient progressivement été rongées au bénéfice de l’affirmation de la propriété privée bourgeoise moderne qui traite la terre comme une marchandise – un bien dont le propriétaire peut disposer librement (acheter et vendre) sans restriction. Les socialistes de la IIe Internationale acceptaient le fait accompli par cette « révolution bourgeoise », fut-ce pour le déplorer.

 

 

Ils pensaient également que la petite propriété paysanne n’avait pas d’avenir, qui appartient à la grande entreprise agricole mécanisée sur le modèle de l’industrie. Ils pensaient que le développement capitaliste par lui-même conduirait à cette concentration de la propriété et aux formes plus efficaces de son exploitation qu’elle permettrait (voir à ce sujet les écrits de Kautsky). L’histoire leur a donné tort. L’agriculture paysanne a cédé la place à l’agriculture familiale capitaliste au sens double qu’elle produit pour le marché (l’autoconsommation devenant insignifiante) et qu’elle met en œuvre des équipements modernes, utilise des intrants industriels et recourt au crédit bancaire. Et cette agriculture familiale capitaliste s’avère efficace, par comparaison avec celle des grandes exploitations, en termes de volume de la production d’un hectare par travailleur/an. Cette observation n’exclut pas que le travail de l’agriculteur capitaliste moderne est désormais exploité par le capital des monopoles généralisés qui contrôle en amont la fourniture des intrants et du crédit et en aval la commercialisation des produits, et transformé de ce fait en sous-traitant de ce capital dominant.

 

 

Persuadés donc (à tort) que la grande exploitation est toujours plus efficace que la petite dans tous les domaines – industries, services et agriculture – les socialistes radicaux de la IIe Internationale imaginaient donc l’abolition de la propriété du sol (la nationalisation de la terre) permettant la création de grandes exploitations agricoles socialistes (analogue à ce que seront les sovkhozes et kolkhozes soviétiques). Mais ils n’ont pas eu l’occasion de tester la possibilité d’une telle mesure, la « révolution » n’étant pas à l’ordre du jour dans leurs pays (les centres impérialistes).

 

 

Les bolcheviks avaient fait leur ces thèses jusqu’en 1917. Ils envisageaient donc la nationalisation des grands domaines de l’aristocratie russe, tout en laissant aux paysans la propriété des terres communales. Mais ils ont été par la suite pris de court par l’insurrection paysanne qui s’est emparé des grands domaines.

 

 

Mao a tiré les leçons de cette histoire et développé une toute autre ligne d’action politique. Pendant la longue guerre civile de libération, dans les régions du Sud à partir des années 1930, Mao a fondé la pénétration du parti communiste sur une alliance solide avec les paysans pauvres et sans terre (en majorité), amicale à l’égard des paysans moyens, isolant sans nécessairement les antagoniser à toutes les étapes de la guerre les paysans riches. Le succès de cette ligne préparait la grande majorité des ruraux à imaginer et accepter une solution à leurs problèmes ne passant pas par la propriété privée de lopins acquis par partage. Je pense que les idées de Mao, et le succès de leur mise en œuvre, trouvent leurs racines lointaines dans ce que fut la révolution des Taipings au XIXe siècle. Mao est donc parvenu à réaliser ce que le parti bolchévique a échoué à faire : fonder une alliance solide avec la grande majorité rurale. En Russie le fait accompli de l’été 1917 a annihilé les chances ultérieures d’une alliance avec les paysans pauvres et moyens contre les riches (les koulaks), car les premiers tenaient à défendre la propriété privée acquise et préféraient de ce fait suivre les koulaks plutôt que les bolcheviks.

 

 

Cette « spécificité chinoise» – dont les effets sont d’une ampleur majeure – interdit rigoureusement de qualifier la Chine actuelle (encore en 2012) de « capitaliste ». Car la voie capitaliste est fondée sur la transformation de la terre en bien marchand.

 

 

Présent et Avenir de la petite production


 

Mais une fois le principe acquis, les modes d’usage de ce bien commun (la terre des communautés villageoises) peuvent faire l’objet de modalités diverses. Pour le comprendre il faut savoir distinguer petite production et petite propriété.

 

 

La petite production – paysanne et artisanale – avait dominé la production dans toutes les sociétés du passé. Elle a conservé une place importante dans le capitalisme moderne, associée désormais à la petite propriété – dans l’agriculture, les services et même certains segments de l’industrie. Certes dans la triade dominante du monde contemporain (Etats Unis, Europe, Japon) elle recule. En témoigne par exemple la disparition du petit commerce au profit des grandes surfaces. Mais il n’est pas dit que cette évolution constitue un « progrès », même en terme d’efficacité, a fortiori si les dimensions sociales culturelles et civilisationnelles sont prises en considération. Il s’agit en fait d’une distorsion produite par la domination des monopoles généralisés garantissant la croissance de ses rentes. Il n’est donc pas dit que dans un socialisme à venir la place de la petite production ne soit pas appelée à reprendre de l’importance.

 

 

Dans la Chine actuelle en tout cas la petite production – qui n’est pas associée nécessairement à la petite propriété – conserve une place considérable dans la production nationale, non seulement dans l’agriculture, mais encore dans des segments importants de la vie urbaine.

 

 

La Chine a fait l’expérience de formes d’utilisation de la terre/bien commun fort diverses et même contrastées, dont il faut discuter d’une part de l’efficacité (volume de la production d’un hectare par travailleur/an) et d’autre part de la dynamique des transformations qu’elle véhicule. Car ces formes peuvent renforcer les tendances d’une évolution dans la voie capitaliste, qui finirait par remettre en question le statut non marchand de la terre, ou au contraire s’inscrire dans une évolution à vocation socialiste. On ne peut répondre à ces questions que par un examen concret des formes en question mises en œuvre dans les moments successifs de la construction chinoise de 1950 à nos jours.

 

 

A l’origine, dans les années 1950, le mode adopté était celui de la petite production familiale associée à des formes « inférieures » de coopération pour la conduite des travaux d’irrigation et d’aménagement ou l’utilisation de certains équipements et à l’insertion dans une économie d’Etat se réservant le monopole de l’achat des productions destinées au marché et de la fourniture du crédit et des intrants, le tout sur la base de prix planifiés (décidés par le centre).

 

 

L’expérience des communes qui a suivi dans les années 1970 la mise en place de coopératives de production est riche d’enseignements. Il ne s’agissait pas nécessairement de passer de la petite production à la grande exploitation, même si l’idée de la supériorité de cette dernière inspirait certains de ses promoteurs. L’essentiel dans cette initiative procédait de l’ambition de la construction socialiste décentralisée. Les Communes n’avaient pas seulement la responsabilité de gérer la production agricole d’un gros village ou d’un collectif de villages et de hameaux (cette gestion étant elle-même un mix de formes de petite production familiale et d’exploitation spécialisée plus ambitieuse) ; elles fournissaient un cadre pour lui associer des activités industrielles employant les ruraux disponibles dans certaines saisons ; elles articulaient ces activités de production économique à la gestion de services sociaux (éducation, santé, logement) ; elles amorçaient la décentralisation de l’administration politique de la société.

 

 

Comme l’avait conçu la Commune de Paris l’Etat socialiste était appelé à devenir, au moins partiellement, une fédération de communes socialistes. Sans doute par beaucoup de ses aspects les Communes étaient-elles en avance sur leur temps et la dialectique décentralisation des pouvoirs de décision/centralisation assumée par l’omniprésence du parti communiste ne fonctionnait pas sans grincement.

 

 

Mais les résultats enregistrés sont loin d’avoir été catastrophiques comme la droite voudrait le faire croire. Une Commune de la région de Beijing, qui a résisté à la directive de dissolution du système, continue à enregistrer de beaux succès économiques associés à la persistance de débats politiques de bonne tenue, disparus ailleurs. Les projets en cours (2012) de « reconstruction rurale » – mis en œuvre par des collectivités rurales présentes dans plusieurs régions de Chine me paraissent inspirés par l’expérience des Communes.

 

 

La décision de dissolution des Communes prise par Deng Xiaoping en 1980 a renforcé la petite production familiale, qui demeure la forme dominante durant les trois décennies qui ont suivi cette décision (de 1980 à 2012). Mais l’éventail des droits des usagers (les Communes villageoises et les unités familiales) s’est élargi considérablement. Il est devenu possible pour les détenteurs de ces droits d’usage de la terre de « louer » celle-ci (mais jamais de « vendre » la terre), soit à d’autres petits producteurs – facilitant de la sorte l’émigration vers les villes notamment de jeunes éduqués qui ne veulent pas rester ruraux – soit à des firmes organisant une plus grande exploitation modernisée (jamais latifundiaire – cela n’existe pas en Chine – mais néanmoins considérablement plus grande que ne le sont les exploitations familiales). Cette modalité est le moyen de favoriser des productions spécialisées (comme le bon vin pour lequel la Chine a fait appel à des Bourguignons), ou de tester des méthodes scientifiques nouvelles (OGM et autres).

 

 

« Approuver » ou « rejeter » a priori la diversité de ces formules n’a guère de sens, à mon avis. Encore une fois l’analyse concrète de chacune d’elles – dans sa conception et dans la réalité de sa mise en œuvre – est incontournable. Toujours est-il que le résultat de la diversité inventive des formes d’usage de la terre bien commun a donné des résultats prodigieux. D’abord en termes d’efficacité économique puisque la Chine, dont la population urbaine est passée de 20 à 50 % de sa population totale, est parvenue à faire croître la production agricole au rythme des besoins gigantesques de l’urbanisation. La Chine est parvenue à ce résultat remarquable et exceptionnel, sans pareil dans les pays du Sud « capitalistes ». Elle a conservé et renforcé sa souveraineté alimentaire, alors qu’elle souffre d’un handicap majeur : son agriculture nourrit correctement 22% de la population mondiale alors qu’elle ne dispose que de 6% des terres arables de la Planète. Ensuite en termes de mode (et niveau) social de vie des ruraux : les villages chinois n’ont plus rien de commun avec ce qu’on peut voir encore dominant ailleurs dans le tiers monde capitaliste. Constructions en dur confortables, dotées de moyens, font contraste avec non pas seulement l’ancienne Chine de la faim et de l’extrême pauvreté mais avec les formes suprêmes de la misère qui domine toujours dans les campagnes de l’Inde ou de l’Afrique.

 

 

Le principe double des principes et des politiques mis en œuvre (la terre bien commun, le soutien de la petite production sans petite propriété) est à l’origine de ces résultats sans pareils. Car il a permis un transfert relativement maîtrisé de la migration rurale/urbaine. Comparez avec la voie capitaliste, au Brésil par exemple. La propriété privée du sol agraire a vidé les campagnes du Brésil – aujourd’hui 11% de la population du pays. Mais 50% au moins des urbains vivent dans des bidonvilles (les favélas), et ne survivent que par la grâce de « l’économie informelle » (crime organisé inclus). Rien de pareil en Chine, dont la population urbaine est dans l’ensemble, correctement employée et logée, même en comparaison avec bien des « pays développés », sans parler de ceux dont le PIB per capita est du niveau chinois !

 

 

Le transfert de population des campagnes chinoises terriblement densément peuplées (seuls analogues : le Vietnam, le Bangladesh, l’Egypte) s’imposait. Il a permis une meilleure petite production rurale, moins pauvres en terres. Ce transfert, bien que relativement maîtrisé (encore une fois rien n’est parfait ni en Chine ni ailleurs et dans l’histoire de l’humanité) menace peut être de devenir trop rapide.

 

 

On en discute en Chine.

 

 

Samir AMIN 

 

(à suivre)

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