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Publié par Diablo

"Contre le chômage, on a tout essayé". Cette déclaration désabusée d'un Mitterrand vieillissant a été considéré depuis des décennies comme l'aveu d'impuissance de notre classe politique concernant le chômage de masse.

 

 

Depuis, la gestion de l'emploi par les gouvernements successifs ressemble étrangement à la gestion des aléas climatiques: Dans les tribus les plus primitives, on danse autour du feu dans des cérémonies propitiatoires avec force invocations - "Europe sociale, vient nous sauver" ou "Europe libérale, vient ouvrir notre marché du travail" selon les peuplades - et les sacrifices - Sécurité Sociale, privatisations - qui vont avec. Dans les plus progressistes, on arrive à prévoir à peu près, et on construit de temps en temps des abris et des digues qui se révèlent dérisoires dès que la tempête commence à souffler trop fort et que la rivière sort de son lit.

 

 

Le commentaire de Mitterrand est évocateur en ce qu'il ferme la porte à toute compréhension rationnelle du phénomène. Il se dégage une perception du chômage comme une sorte de malédiction divine qu'il serait vain de chercher à comprendre rationnellement, et contre qui il ne reste plus qu'à "essayer" des remèdes l'un après l'autre jusqu'à épuisement de la liste. Bien entendu, les explications ne manquent pas chez les économistes, qu'ils soient "mathusiens", "orthodoxes", "keynésiens", "libéraux", "alternatifs" ou tout simplement fous. Mais les hommes politiques se promènent - et promènent le public - dans cette forêt d'explications en prenant un petit bout par-ci, un petit bout par-là... pour en arriver à un discours qui rend le phénomène d'autant plus inquiétant qu'il est incompréhensible.

 

 

Alors, essayons de voir plus clair. Il y a trois grandes explications du chômage. La première - macroéconomique - est celle des libéraux: le marché du travail est un marché comme n'importe quel autre, dans lequel le travailleur offre sa force de travail et l'employeur l'achète. Laissé à lui même, ce marché aboutit à un "prix d'équilibre", qui correspond à la plus grande quantité de travail échangé possible (en dessous de ce prix, les travailleurs préfèrent ne pas travailler, en dessus, les employeurs préfèrent ne pas embaucher). Bien entendu, ce prix ne garantit pas que tous les travailleurs trouvent un travail. Tout simplement, il maximise la quantité de travailleurs employés, et ceux qui ne le sont pas ne travaillent pas parce que "volontairement" ils refusent de baisser le prix (c'est pourquoi ce chômage est appelé "chômage volontaire"). Dans cette approche, il est clair que toute régulation par la loi (salaire minimum, charges, allocations chômage) déplace l'équilibre et l'éloigne de son optimum: si l'on laisse le marché s'équilibrer seul, il aboutira toujours à un nombre supérieur de personnes employées. C'est donc sur le marché du travail qu'il faut se concentrer pour réduire le chômage, en supprimant les barrières réglementaires et en améliorant la formation et l'information des travailleurs et leur mobilité. Mais personne, même les libéraux les plus extrêmes, ne prétend qu'un marché fusse-t-il pur et parfait conduirait à la fin du chômage. Simplement, il conduirait à l'optimum d'emploi, mais il resterait toujours des "chômeurs volontaires" qui préfèrent ne pas travailleur plutôt qu'accepter les salaires offerts par le marché.

 

 

 

Pourquoi ? Parce que vient se greffer sur ce raisonnement un deuxième paramètre: celui de la demande. En effet, comme la force de travail ne se stocke pas, un employeur n'embauche pas simplement parce que le travail est bon marché à un moment donné. Il embauche pour répondre à une demande de produits. Ou pour être plus précis, parce que le prix de l'embauche d'un travailleur supplémentaire est inférieur au prix auquel il peut vendre le produit supplémentaire fabriqué par ce travailleur (1). En d'autres termes, même si l'on accepte le raisonnement qui précède, le salaire que l'employeur est prêt à payer dépend étroitement de la demande - en quantité mais aussi en prix - qu'il a à satisfaire. Plus la demande est élevée, plus il a besoin de main d’œuvre et plus il est prêt à payer pour l'obtenir. Il y a donc à côté du "chômage volontaire" des libéraux, un chômage dit "keynésien" qui est lié à la faiblesse de la demande. S'il n'y a personne pour acheter les produits, les employeurs n'auront aucun intérêt à embaucher.

 

 

 

Et c'est là que la chose boucle: la personne qui achète le produit et le travailleur qui le fabrique sont, en termes macroéconomiques, la même personne. C'est là toute la logique perçue déjà par Ford - qui avait compris qu'il fallait payer de bons salaires pour que les ouvriers puissent acheter des voitures - et théorisée par Keynes. Mais ce mécanisme se trouve compliqué par les échanges internationaux. En effet, ceux qui achètent les panneaux solaires made in China et ceux qui les achètent ne sont pas tout à fait les mêmes. La question de la demande n'est pas seulement une question quantitative, c'est aussi une question de répartition géographique.

 

 

Il se pose ici une question que la théorie libérale préfère éviter: que se passe-t-il si le prix d'équilibre du marché du travail se trouve en dessous du niveau de subsistance ? En d'autres termes, que se passe-t-il si pour avoir un travail il fallait accepter un salaire qui ne permet pas de renouveler cette force de travail ? La réponse cynique serait que les travailleurs en excès meurent, réduisant du coup l'offre et poussant le prix vers le haut. Le problème, c'est que si nos civilisations admettent qu'on puisse détruit des téléviseurs ou des voitures qui n'ont pas trouvé preneur sur le marché, on admet beaucoup plus difficilement - et c'est fort heureux - qu'on puisse détruire des êtres humains. Par ailleurs, les êtres humains ont d'autres recours pour survivre que le travail: le vol, le brigandage, le trafic... en d'autres termes, un prix du travail trop bas permet peut-être d'optimiser le nombre de gens employés, mais peut générer toute une série de comportements asociaux qui ont, eux aussi, leur coût...

 

 

Comme je l'ai expliqué plusieurs fois sur ce blog, je ne suis pas un ennemi par principe du marché. Il y a beaucoup de domaines où la confrontation de l'offre et de la demande est la manière la plus efficiente de produire un prix et d'optimiser l'échange. Mais pour les raisons exposées plus haut, le "marché du travail" n'est pas l'un de ces domaines. La vision purement "libérale" du marché du travail n'est pas socialement supportable. La question est donc comment et sur quel critère réguler, quels instruments utiliser pour aboutir à réduire le fléau du chômage.

 

 

Pourquoi ne pas "partager le travail" comme certains le suggèrent ? Après tout, si l'on fait un raisonnement global, le système fonctionne: s'il faut N heures pour produire ce que la société consomme, alors il suffirait de diviser ce "N" par le nombre de travailleurs disponibles. Ainsi, tout le monde travaillerait et on disposerait des biens nécessaires pour distribuer à la société. Le problème de ce schéma, c'est qu'il suppose naïvement que les gens se contenteront de leur part, et qu'ils ne chercheront pas à l'augmenter en particulier en allant chercher des produits moins chers ailleurs. Si avec le produit d'une heure de travail je peux m'acheter une chemisette française ou deux chemisettes chinoises, quel sera mon choix ? Et une fois que j'aurai acheté les chemisettes chinoises, j'aurai écorné ce nombre "N" d'heures à distribuer... et quelqu'un aura perdu son emploi. La logique du "partage du travail" est une logique malthusienne, et il ne faut pas oublier que Malthus était d'abord un moraliste. Un tel mécanisme suppose soit un protectionnisme confinant à l'autarcie, soit une discipline interne qui ferait que chacun détournerait ses yeux avec horreur des produits bon marché importés.

 

 

Je vais poser la question d'une manière différente: Chaque travailleur est en fait un Dr Jekyll et un Mr Hide. Côté Jekyll, en tant que travailleur il a intérêt à ce que la productivité soit faible et les salaires élevés. Côte Hyde, en tant que consommateur, il a intérêt à ce que les prix des biens soient bas. Or, pour que les prix des biens soient bas il faut que le producteur paye de faibles salaires et augmente la productivité.

 

 

C'est ce dilemme fondamental qui rend si difficile aujourd'hui la lutte contre le chômage. On se trompe de cible à mon avis en tirant sur "les patrons" ou "les capitalistes". Bien sur, le chômage est pour eux une aubaine parce qu'il pousse les salaires vers le bas. Mais passé un certain seuil, cet avantage se trouve plus que compensé par un inconvénient: le chômage assèche le pouvoir d'achat de ceux qui achètent leurs produits. Qui dirait aujourd'hui que le chômage fait les affaires de PSA ou de Virgin par exemple ? Croire que cela amuse les capitalistes de fermer des usines ou de les délocaliser, c'est se tromper de cible. Les industriels délocalisent souvent parce qu'ils n'ont pas le choix, et le font moins sur la pression de leurs actionnaires que celle de leurs clients. On glose souvent sur les fonds d'investissement qui exigent "une rentabilité à deux chiffres". On parle moins des clients qui exigent des voitures pas chères, et qui vont les acheter chez Hyundaï ou chez Toyota si Renault ou PSA ne leurs proposent pas. Et comment Renault ou PSA pourraient proposer ces prix sans délocaliser ?

 

 

 

Ce système revient en fait à vivre à crédit. Car en dernière instance, les lois de la conservation de la matière s'imposent à tous, et aucune société ne peut consommer plus qu'elle ne produit sans s'appauvrir. L'aspect monétaire des échanges peut dissimuler cette triste vérité quelque temps, mais en dernière instance elle finit par réapparaître. Elle réapparait chez nous à travers du déficit de la balance des échanges courants (2). On peut classer les pays en deux groupes: ceux qui payent de bons salaires, et ceux qui payent une misère. Dans le premier groupe, on consomme beaucoup mais on produit peu, puisque les productions sont peu compétitives. Dans le second groupe, à l'inverse, on consomme peu - puisque les salaires sont faibles - mais on produit beaucoup. On voit bien que le flux de produits va du second groupe au premier, et que le flux de monnaie prend le chemin inverse. En d'autres termes, les "consommateurs" creusent leurs dettes alors que les "producteurs" accumulent les créances.

 

 

Bien entendu, cette description globale gomme un petit détail: ceux qui "consomment" et ceux qui "produisent" ne sont pas tout à fait les mêmes. Dans les pays à salaires élevés, des classes moyennes nombreuses et puissantes, travaillant dans des domaines difficiles à délocaliser, qui portent l'essentiel de la consommation, alors que les ouvriers et les petits employés voient leur consommation baisser sous la menace du chômage. Dans les pays à salaires faibles, ce sont des travailleurs pauvres qui produisent. En d'autres termes, ce sont les classes moyennes des pays développés qui profitent de la sur-exploitation dans les pays à bas salaires. La question fondamentale derrière le chômage dans les pays développés est une question de répartition interne dans la société. Un "protectionnisme intelligent", dont la logique est de maintenir une balance des échanges équilibrée, se traduirait nécessairement par une augmentation des prix - puisqu'on n'aurait plus les produits importés pour pousser les prix vers le bas - et donc par une baisse de la consommation. Et si cette baisse était répartie avec justice, ce serait une baisse pour ceux qui consomment le plus, c'est à dire, les classes moyennes.

 

 

 

On m'opposera certainement l'exemple allemand. N'est ce pas là un pays avec une classe moyenne puissante, qui arrive à vendre ses produits en Chine et ailleurs et maintenir le plein emploi ? Je ferai à ce propos deux remarques: la première est que l'exemple allemand illustre à la perfection l'une des thèses que j'ai toujours défendu dans ce blog: que l'élément essentiel n'est pas le déficit budgétaire mais bien la balance des échanges extérieurs. Si l'Allemagne peut aujourd'hui juguler le chômage et équilibrer les budgets publics c'est avant tout parce qu'elle a une balance des échanges externes excédentaire. La seconde remarque, c'est que si la classe moyenne allemande est puissante, elle est pour des raisons historiques et sociales bien plus frugale que les classes moyennes française ou britannique, et que la tradition industrielle allemande avec son régime de cogestion donne au monde industriel un poids dans la décision politique que n'a pas son équivalent français. Si la politique industrielle française avait été faite par les grands capitaines d'industrie en accord avec les syndicats plutôt que par des politicards prêts à sacrifier l'industrie française sur l'autel européen pour sauver la consommation des classes moyennes, on n'en serait pas là.

 

 

 

C'est là que se trouve le nœud de l'affaire. Le chômage de masse n'est pas un accident, une catastrophe naturelle et encore moins un processus magique. Il résulte d'un choix économique, celui de privilégier le consommateur par rapport au producteur, ou plus précisément, de transférer de la richesse des couches sociales qui produisent vers les couches sociales qui consomment. C'est à dire, des couches modestes vers les classes moyennes. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si développement du chômage de masse coïncide avec la prise du pouvoir par les classes moyennes à la fin des années 1970. Si l'on veut donc s'attaquer au chômage, ce n'est pas vers des "emplois jeunes" ou d'autres mesures palliatives qu'il faut se tourner, pas plus que vers des "interdictions des licenciements boursiers" et autres bêtises. Il nous faut revenir à une activité économique saine fondée sur la production, et non sur la consommation à crédit. Ce qui implique une répartition plus juste de la richesse produite et donc - c'est une conséquence obligée - une baisse de la consommation des couches moyennes. Le plein emploi est à ce prix. Quant à savoir comment faire payer les couches moyennes sans qu'elles renversent la République... c'est là que les ennuis commencent !

 

Descartes

 

(1) C'est ce qu'on appelle le "prix marginal" d'un produit ou d'un travailleur: c'est le prix de la dernière unité de production ou de travail. Une loi de l'économie assez évidente montre qu'un employeur a intérêt à embaucher aussi longtemps que le prix d'un travailleur supplémentaire est inférieur au prix du produit qu'il fabrique par son travail. A l'équilibre, on peut dire que le prix marginal du travailleur et le prix marginal de sa production s'équilibrent.

 

(2) Déficit qui, comme vous pouvez le constater chaque jour, ne semble inquiéter personne... contrairement au déficit budgétaire que nos vaillants journalistes économiques surveillent comme le lait sur le feu. C'est tout de même étrange que la question de l'équilibre entre le prélèvement et la dépense publique - qui n'est finalement qu'une question de répartition entre les dépenses - soient considérés plus importants que la question de l'équilibre entre ce qui est produit et ce qui est consommé, qui est le cœur de l'économie. Il est vrai que derrière la question du déficit budgétaire se cache la question des impôts, et que les impôts sont le grand fantasme des classes moyennes... Encore une illustration du poids des classes moyennes sur le débat politique.

 

 

 

Source : Le blog de Descartes

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