À propos d’un monument à la mémoire des « victimes du communisme » – Une lettre de Philippe Arnaud
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Chers tous,
Ce 23 août (donc samedi dernier), Frédéric Masquelier, maire LR de Saint-Raphaël, dans le Var, inaugurait un monument à la mémoire des "victimes du communisme" dans le monde, de la Révolution d'Octobre à nos jours. Cette initiative a déclenché une vive polémique, la droite (de LR à Reconquête, en passant par le RN), applaudissant à tout rompre, et la gauche s'indignant (à juste titre, d'ailleurs), d'une instrumentalisation suintant de mauvaise foi. Quelques rappels.
1. L'extrême-droite (et une partie croissante de la droite), ne se sont jamais remises de la Libération de 1944 et de la subséquente Épuration. Pas seulement en raison de l'élimination de leurs dirigeants ou de leurs têtes pensantes, soit par l'exécution (Laval, Brasillach, Pucheu, Henriot...), soit par l'exil (Déat, Châteaubriant...), mais surtout par le définitif discrédit de leur idéologie. Avant guerre, l'extrême-droite avait des journaux, des académiciens, des intellectuels, des hommes politiques qui pouvaient, à loisir, et publiquement, distiller leur propagande raciste, traiter Léon Blum de "youpin", faire des listes de juifs occupant diverses fonctions, lancer des menaces de mort (comme Maurras le fit à l'encontre de ceux qui avaient demandé des sanctions contre l'Italie mussolinienne, qui avait agressé l’Éthiopie), etc.
2. Après 1945, cela n'a plus été possible. Les Français nés après 1945 ont tous été baignés dans une atmosphère intellectuelle assainie de l'extrême-droite. Les idéologues d'extrême-droite sont passés sous le tapis. Ce n'est pas, à vrai dire, que leurs conceptions soient devenues odieuses (ce qui n'était qu'un sous-produit), elles sont devenues ringardes, "has been", obsolètes. Les gens d'extrême-droite sont apparus comme n'ayant pas fait leur "révolution copernicienne", comme ceux qui, après Kepler ou Galilée, continuaient à imaginer la Terre au centre du monde. Comme ceux qui, après les impressionnistes, s'attachaient toujours aux grandes machines des peintres pompiers. Comme ceux qui, après Darwin, croyaient encore à la création du monde en sept jours, etc. Il faut bien se représenter ce qu'ont été, pour un partisan de l'extrême-droite, les transformations sociales et sociétales de la France depuis 1945 - amplifiées en 1968 : une succession ininterrompue d'absorption de couleuvres à taille de pythons.
3. Depuis 1945, l'extrême-droite ne rêve que d'une chose : se venger de l’Épuration de 1944-45, faire subir à la gauche (toute la gauche, pas seulement les communistes et les trotskistes) ce qu'elle a subi à la fin de la guerre : moqueries, humiliations, interdictions, mises au ban, poursuites, procès, emprisonnements, confiscations, licenciements, voire exécutions et lynchages. L'extrême-droite (accompagnée par la droite) rêve d'un "Nuremberg du communisme" - comme elle rêve, depuis près de 60 ans, d'un "anti Mai-68", comme les catholiques intégristes rêvent d'un concile "anti-Vatican II". Cela s'est vérifié, il y a plus de 40 ans, lorsque Le Pen, à l'émission "L'heure de Vérité", avait observé une minute de silence pour les morts "victimes du communisme."
4. Ce que l'extrême-droite ne dit pas, c'est qu'au fond, ces morts du communisme, elle s'en fiche. Elle feint de s'en préoccuper mais ce qui l'intéresse, ce n'est pas le discrédit du régime soviétique (ou cubain, ou chinois, ou nord-coréen), c'est le discrédit de toute aspiration à l'égalité. [Qu'elle dévalorise, d'ailleurs, en parlant "d'égalitarisme"]. Que ce soit l'égalité sociale, l'égalité entre les sexes, l'égalité entre les individus, l’égalité entre les groupes, etc. La droite se moque des droits humains, ce qui la motive, c'est la quête de l'inégalité. Son adage pourrait être : "C'est bien beau d'être heureux, c'est encore mieux que les autres ne le soient pas".
5. Ceux qui en parlent le mieux sont ceux qui ont grandi et vécu dans le ventre de "l'Alien" et connaissent le monstre de l'intérieur. L'un d'eux fut Mauriac, venu de la droite catholique mais qui, lors de la guerre d'Espagne, prit résolument parti pour les Républicains, contre sa famille de pensée, contre son milieu social. Et qui fut, plus tard, de tous les combats anticolonialistes (Maroc, Madagascar, Algérie). Voici ce que, le 21 novembre 1956, il écrivait dans son "Bloc-Notes" du Figaro au chroniqueur d'extrême-droite - et ancien Collaborateur - Thierry Maulnier à propos de l'expédition franco-britannique de Suez, contre l’Égypte nassérienne. (Cette expédition avait eu lieu en même temps que la répression du soulèvement hongrois par l'URSS).
"Thierry Maulnier trouve plaisant que mon ami Louis Massignon
1 ait répondu à une question sur le drame hongrois : "Je ne suis pas spécialiste des questions magyares". Or, dans le temps que je rédigeais ce Bloc-Notes à la "Table Ronde" et que je commençais à soulever des fureurs, j'entends encore Thierry Maulnier me dire d'une voix neutre que les problèmes d'Afrique du Nord lui étaient étrangers. Il ne devait pas être mieux informé, j'imagine, d'une certaine révolte de Madagascar ni des méthodes qui avaient permis de la mater. Le nombre des victimes l'eût étonné sans doute. Mais Thierry Maulnier n'est pas non plus spécialiste des questions malgaches,
2 s'il a dû l'être un peu du problème juif que L'Action Française a toujours étudié de fort près, et jusqu'à la fin.
Maurrassien d'étroite observance dès sa jeunesse, j'ignore si Thierry Maulnier a donné beaucoup de larmes aux Basques de Guernica et si le traitement au phosphore que Mussolini infligea aux Abyssins scandalisa outre mesure ce nationaliste intégral à qui les crimes politiques ne font ni chaud ni froid tant que ce ne sont pas des communistes qui les commettent.
Mon ami Massignon, lui, croit que la justice est indivisible. Il a peut-être ses raisons, précisément parce qu'il est Français, pour considérer que, devant le martyre des Hongrois, il doit se taire. Je n'essaierai pas de faire entendre à Thierry Maulnier, pourtant si intelligent, que ce sentiment n'est pas ridicule. S'il se trouve des cadavres de pauvres sous les décombres de la médina, à Port-Saïd, cela peut suffire à inciter un personnage aussi bizarre que le professeur Massignon à prier pour la Hongrie martyre, la tête basse et en refusant de hurler avec vous".
1. Louis Massignon fut un grand islamologue, professeur au Collège de France.
2. La répression de Madagascar, en 1947, fit de 20 000 à 80 000 morts en quelques mois.
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud,
Amis du Monde Diplomatique – Tours


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