La guerre israélo-américaine contre l'Iran dans les médias : VIDES et OMISSIONS – Par Philippe Arnaud
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Chers tous,
Les remarques ci-après portent sur l’observation de vides ou d'omissions dans les récits ou reportages sur l'actuelle guerre israélo-américaine contre l'Iran. C'est-à-dire sur des points de ce conflit qui n'ont pas été relevés ou pas soulevés par les médias.
Remarque 1. A propos du "danger" que représenterait un Iran doté de l'arme nucléaire et de fusées intercontinentales pouvant atteindre l'Europe occidentale ou les États-Unis. Je ne suis pas certain que les responsables et les idéologues américains (et leurs homologues européens) croient vraiment à cette fable. Y croient-ils, par exemple, davantage qu'à la "menace" du Nicaragua sandiniste, dont Reagan disait qu'il n'était qu'à 48 heures de route de la frontière sud des États-Unis ? Pourquoi, alors, ne pas mentionner le "danger" (qui serait bien plus consistant) de l'arsenal russe ? Ou de l'arsenal chinois ? Voire du plus modeste - mais néanmoins non négligeable - arsenal nord-coréen ?
Mais peut-être y a-t-il une autre raison (que je dirai de nature "psycho-sociale") à ce que les États-Unis s'opposent à la possession, par l'Iran, d'un arsenal nucléaire (c'est-à-dire d'un Iran disposant à la fois de bombes et de lanceurs). Jadis (à l'époque médiévale et moderne), les classes dirigeantes avaient édicté des lois somptuaires, qui valaient notamment pour le vêtement. Nul n'avait le droit de porter des effets au-dessus de sa condition (la soie, le brocart, le velours n'étaient pas faits pour les vilains ou les artisans). Eh bien, je formule l'hypothèse qu'il en va de même pour l'armement nucléaire : celui-ci signale ou révèle un niveau de développement économique, scientifique et technique qui fait entrer le pays possesseur dans la cour des "Grands". Et, pour un pays comme les États-Unis (surtout présidés par un Trump), il semble inconvenant, déplacé, presque impoli qu'un pays du Sud, un galeux, un pays "rebelle" à l'Empire, musulman et "terroriste" de surcroît, ose prétendre combattre avec d'autres armes qu'avec les armes d'un gueux.
Remarque 2. A propos de la posture "défensive" revendiquée par Emmanuel Macron dans la zone Méditerranée - mer Rouge - mer d'Oman. Le président de la République y a envoyé le porte-avions Charles de Gaulle, huit frégates, deux porte-hélicoptères, sans oublier des avions se trouvant déjà à proximité, par exemple sur les bases de Djibouti ou d'Abou Dhabi. En plus, Macron a autorisé les avions américains à se poser sur la base aérienne d'Istres, à 45 km de Marseille. Quelle est la signification de ces mesures, si ce n'est de se placer sans l'avouer du côté des Américains, contre les Iraniens ? Macron, prétend, avec la dernière mauvaise foi, que les forces françaises se contenteraient d'abattre les drones ou les missiles iraniens qui menaceraient les alliés de la France dans le golfe arabo-persique, mais cela sans s'en prendre aux bases de lancement de ces missiles. Mais n'est-ce pas là, déjà, déclarer son hostilité à l'Iran ? Et que feraient des navires français s'ils voyaient des vedettes iraniennes mouiller des mines dans le détroit d'Ormuz ? Leur adresseraient-ils des signes amicaux de la main ? Objectivement (comme on disait dans les années 1960...), Macron a choisi son camp.
Remarque 3. A propos de Peter Hegseth, l'actuel Secrétaire d’État américain à la Guerre (et non plus, comme précédemment, à la Défense). Cet individu porte, sur la poitrine un tatouage figurant une croix potencée, cantonnée de quatre croisettes du même. [C'est-à-dire une croix grecque, à branches égales, chacune en forme de T majuscule, avec quatre petites croix grecques entre les branches de la grande croix]. Ce tatouage est, à plusieurs égards, significatif :
3.1. Parce que cette croix représente les armes (au sens héraldique) de l'ancien royaume de Jérusalem [qui en dates rondes, dura de 1100 à 1300], et fut, au Moyen âge, le principal État croisé du Proche-Orient, c'est-à-dire une sorte de proto-colonie en terre d'Islam (une espèce d'Algérie française avant l'heure). Et il n'est pas anodin que les limites de ce royaume correspondaient peu ou prou à celles de l'actuel État d'Israël.
3.2. Parce que les croisades, précisément, sont une sorte d'acmé de l'histoire géopolitique, militaire et idéologique de l'Occident médiéval. Parce qu'elles ont essaimé dans la péninsule ibérique (à l'époque de la Reconquista), mais également dans l'Europe du nord-est, avec les chevaliers Teutoniques et les chevaliers Porte-Glaive (nobles chrétiens combattant d'autres sortes de "Barbares"). Parce que nombre de souverains européens portèrent, dans leur titulature, le titre de "roi de Jérusalem", le dernier en date étant l'empereur et roi Charles Ier de Habsbourg, dernier souverain d'Autriche-Hongrie, déposé en 1918, soit il y a à peine plus d'un siècle. Parce que ces croisades ont inspiré des romans, des chansons, des contes, des légendes, des films, et se sont diffusées dans le vocabulaire et l’imaginaire occidental.
3.3. Parce que ces armes, légèrement modifiées (désormais d'argent à la croix de Jérusalem de gueules - c'est-à-dire à une croix potencée rouge sur fond blanc, accompagnée de quatre croisettes également rouges) sont celles de l'ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem qui, contrairement à ce que son nom laisserait croire, ne remonte pas au Moyen âge, mais... à 1847. Cet ordre fut en effet créé (ou recréé) par le pape Pie IX, un des pontifes les plus réactionnaires et rétrogrades du XIXe siècle (qui n'en manquait pourtant pas...). On lui doit en particulier la condamnation du modernisme, la proclamation de l'infaillibilité pontificale et l'affaire Mortara (un enfant juif enlevé à ses parents, baptisé et élevé dans la religion catholique. Soit une préfiguration de l'affaire Finaly, qui advint 90 ans plus tard). Liste non exhaustive...
3.4. Parce que les croisades ont toujours représenté, dans l'imaginaire occidental, une espèce de "geste légendaire", avec leur fatras d'oriflammes et de chevaux, leur ferblanterie d'armures, leur arroi de lances et de colichemardes, leur folklore de clercs illuminés s'égosillant au sommet de "collines inspirées" (comme Bernard de Clairvaux à Vézelay). Et il est vrai que ces chimères ont longuement perduré puisque quelques attardés s'y référaient encore, lors de la bataille de Lépante, en 1571, ou du siège de Vienne, en 1683. [Il faut, à cet égard, noter un fait remarquable : c'est que la France qui fut, de 1100 à 1300, la plus grosse pourvoyeuse de contingents croisés, semble en avoir été définitivement vaccinée : à preuve, l'accord entre François Ier et Soliman le Magnifique, qui permit aux Ottomans d'attaquer Charles Quint dans le dos, pour le plus grand profit de la France...].
3.5. Parce que ces histoires, aussi déformées qu'enjolivées, qui ne sont plus guère cultivées que par l'extrême-droite, sont le pendant du folklore étasunien autour de la "conquête de l'Ouest". Aux États-Unis, l'équivalent des chevaliers et de leur quincaillerie guerrière est figuré par les "tuniques bleues" et leur célèbre sonnerie de trompettes, qui annonce la délivrance du fortin assiégé par une horde de "Peaux-Rouges". Les deux folklores (celui des croisades et celui du Far West) ont en commun d'avoir été des aventures sans risques - mais des aventures démesurément grossies. La preuve : Peter Hegseth vient de prendre la décision de conserver les honneurs aux soldats auteurs du massacre de Wounded Knee, en 1890 (au cours duquel furent tués dans les 300 Sioux Lakotas, hommes, femmes et enfants).
Remarque 4. A propos des échecs subis par les "Occidentaux" (j'inclus dans ce terme les anciens pays colonisateurs européens, les États-Unis et Israël) face aux pays du Sud global. Ces échecs furent souvent dus à ce que leurs adversaires parvinrent à les amener sur leur terrain, et à combattre en conséquence. J'appelle "terrain" non pas seulement le territoire mais aussi la façon de combattre. Les Américains ne peuvent avoir qu'un souvenir cuisant du Vietnam et de l'Afghanistan, où ils s'enlisèrent, durant respectivement 15 et 20 ans. De même, Israël dut-il se retirer piteusement du sud Liban, après une tenace (et victorieuse) guérilla du Hezbollah, de 1985 à 2000.
- Or, ces échecs ne furent pas seulement pénibles du point de vue militaire et stratégique, mais aussi mortifiants d'un point de vue psycho-sociologique. Car, au Moyen âge, lorsque des bandes de paysans, à l'occasion de jacqueries ou de révoltes populaires, défaisaient - au moins au début - les armées de chevaliers chargées de les réprimer, il était humiliant, pour la classe guerrière (qui était la classe noble), et qui faisait de la guerre sa profession, son domaine d'excellence, d'être vaincue par ces "amateurs" qu'étaient les manants, vile populace tout juste bonne à retourner la glèbe.
L'identification des bellicistes castes contemporaines avec les bellicistes castes médiévales (en dehors des puérilités de Peter Hegseth) tient à une ressemblance d'allure et de position entre le chevalier médiéval et le pilote de chasseur-bombardier. L'un et l'autre sont revêtus de pied en cap, l'un d'une armure, l'autre d'une combinaison anti-G. L'un et l'autre ont un casque enveloppant qui leur dissimule le visage. Et l'un et l'autre combattent à partir d'un "instrument" (le cheval pour l'un, l'avion pour l'autre), qui, non seulement, suppose la possession d'un fort capital financier (car le chevalier, en plus d'un ou deux destriers, avait plusieurs palefrois et des valets de pied), mais permet de voir l'adversaire de haut - ce qui, non seulement, représente un avantage tactique, mais, de plus, concrétise - et symbolise la supériorité, la hiérarchie sociale de l'un à l'autre.
De là, la fureur vengeresse de la classe guerrière lorsque, après ses échecs initiaux, elle parvenait à reprendre le dessus sur la piétaille révoltée. D'où, par exemple, la férocité de la répression de la révolte paysanne de Georges Dozsa, en Hongrie, en 1514. Lorsque les armées du voïvode Jean Zapolya eurent écrasé les serfs révoltés, Dozsa fut placé sur un trône en fer chauffé à blanc, couronné d’une couronne de fer et avec un sceptre en main chauffés également à blanc ; et six de ses compagnons, auparavant affamés par leurs geôliers, furent ensuite forcés de le dévorer. Et la répression fit, au total, des dizaines de milliers de morts. D'où aussi, 11 ans plus tard, à Saverne, le massacre des Rustauds (paysans), à l'issue de la Guerre des paysans allemands (Bauernkrieg), par le duc Antoine de Lorraine, qui fit aussi des dizaines de milliers de morts. [Sans compter les tueries perpétrées par le landgrave Philippe de Hesse ou l'archiduc Ferdinand d'Autriche].
Et, cinq siècles plus tard, la vindicte des classes dominantes est demeurée la même. Avec leurs bombardements féroces de l'Iran, les Américains se vengent de la prise d'otages de leur ambassade à Téhéran (et des 444 jours où ils ne purent rien faire). Ils se vengent de l'échec de l'opération de commando Eagle claw, destinée à les libérer (avril 1980). Ils se vengent de l'attentat au camion piégé de Beyrouth, le 23 octobre 1983, qui leur causa 241 morts. Et ils se vengent même, bien plus loin (dans le temps et dans l'espace), de leur échec en Somalie des 3 et 4 octobre 1993, et, enfin, de leur débâcle en Afghanistan, en août 2021. L'addition est longue à solder...
Remarque 5. Certains commentateurs se sont bercés de l'idée que, le régime iranien étant fortement contesté de l'intérieur (les manifestations de janvier 2026, qui ont touché de nombreuses régions de l'Iran, ont été impitoyablement réprimées), sa résistance à une attaque extérieure en serait affaiblie. Toutefois, certains événements historiques invalident cette supposition. Je ne citerai ici que le cas de la France de 1793 : celle-ci était en butte aux attaques de la première coalition, c'est-à-dire, pour l'essentiel, de la Prusse et de l'Autriche. Or, en cette même année 1793, le gouvernement montagnard dut à la fois faire face à l'insurrection fédéraliste, qui toucha la Normandie, Lyon, Toulon, divers lieux dans le sud-ouest, dont Bordeaux, mais aussi à l'insurrection vendéenne. Bien que ces deux insurrections eussent mobilisé des troupes (qui firent défaut face aux armées coalisées), le gouvernement montagnard n'en vint pas moins à bout et des coalisés et des insurgés intérieurs. [Certes, comparaison n'est pas raison, et il se peut que d'ici quelques semaines le gouvernement iranien tombe. Mais peut-être sous-estime-t-on la détermination de gens qui se battent le dos au mur.]
Remarque 6. Une expression revient très souvent, dans la bouche ou sous la plume des journalistes pour parler de l'Iran, c'est sa "capacité de nuisance". On en parle comme s'il s'agissait d'un agent pathogène, tel le bacille de Hansen, provoquant la lèpre, ou l'ergot du seigle, provoquant le "mal des ardents" ou le "feu de saint Antoine". La République islamique est censée fomenter des attentats, financer ou armer des mouvements islamistes (comme le Hezbollah), propager des doctrines obscurantistes, déstabiliser ses voisins, bloquer les détroits maritimes (comme Ormuz ou Bab-el-Mandeb), faire monter les prix du pétrole, etc. Bref que du mal...
- Il est pour le moins curieux que les journalistes n'emploient pas cette expression ("capacité de nuisance"), pour parler d'Israël qui, rien que depuis 2023, a attaqué Gaza, la Cisjordanie, la Syrie, le Liban, l'Iran, le Yémen. Ou pour qualifier les États-Unis qui, uniquement depuis le second mandat de Donald Trump, ont menacé ou carrément attaqué l'Iran, le Venezuela, la Colombie, Cuba, le Mexique, le Yémen, la Somalie, le Nigeria, l'Afrique du Sud, la Syrie, l'Irak, le Canada, le Groenland. Sans parler de la hausse brutale des droits de douane, du retrait d'une multitude d'agences de l'ONU et d'institutions internationales et des meurtres perpétrés, à l'intérieur du pays, contre les migrants et les protestataires (Renée Nicole Good et Alex Pretti). Et de toutes les agressions réalisées depuis leur création en 1783. Il est pour le moins étrange que les journalistes voient la paille dans l’œil de l'ayatollah et non pas la charpente de cathédrale dans l’œil de Trump...
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, corrections et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud,
Amis du Monde Diplomatique – Tours


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