UN MOMENT DE GRANDE BASCULE- Par Gilles Casanova
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Gilles Casanova est l'ancien conseiller de Jean-Pierre Chevènement au ministère de l'Intérieur.
« Les nations n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts » : cette formule est souvent attribuée à Charles de Gaulle. « Un grand pays n’a pas d’amis. Les hommes peuvent avoir des amis… » a-t-il aussi déclaré à Paris-Match en 1967.
On peut en tout cas constater que c’est ce qui a inspiré sa diplomatie. Cette diplomatie qu’on peut tellement regretter aujourd’hui, lorsqu’on voit le pauvre alignement des dirigeants français sur Washington et Berlin, souvent pudiquement appelés « Bruxelles ».
C’est à cette aune qu’il faut analyser ce que nous voyons dans le monde.
Nous sommes à un moment de grande bascule, donc un moment, troublé, un moment dans lequel les mouvements visibles ne suivent pas une courbe prévisible, semblent aller dans un sens puis en sens inverse, et où les mouvements profonds ne se donnent pas aisément à décrypter, car le recul nous manque encore.
L’attention, la réflexion et l’intelligence sont indispensables pour arriver à savoir ce que nous voyons, pour le comprendre…
La victoire électorale de Lula au Brésil, je le vois sur mon mur, suscite des lectures très contraires, significatives de temps troublés.
L’élément clé, c’est évidemment la défaite du pouvoir impérial des USA, qui échoue à créer un axe entre l’Argentine, le Brésil et les États-Unis pour cadenasser définitivement l’Amérique latine, faire reculer les BRICS et ainsi retarder l’avènement d’un monde multipolaire dans le but que l’Occident dominé par l’État profond américain continue de mener le jeu comme il l’entend.
L’intérêt de la France, il est là. Il n’est pas ailleurs. C’est une bonne nouvelle pour l’indépendance de la France que cet échec de l’Empire US.
Pour me montrer que c’est une mauvaise chose, on me montre une photo de Lula avec Macron une autre avec Von Der Leyen. Cela n’a pas de sens. Je pourrais vous montrer des photos de De Gaulle avec l’ensemble des dirigeants, de la planète de son époque, les démocrates, les dictateurs, les communistes, les fascistes et les autres. Cela, ça s’appelle la diplomatie, ça s’appelle les intérêts d’une nation d’entretenir des relations diplomatiques avec les autres nations, quels que soient les choix de ces peuples. Il faudrait être complètement écervelé pour conclure de la photo de De Gaulle avec le président du Soviet suprême de l’URSS, que c’est un communiste, de la photo de De Gaulle avec Franco que c’est un fasciste de toujours, et de la photo de De Gaulle avec Kennedy, que c’est un Démocrate américain. Et pourquoi pas un ami personnel de Frank Sinatra ou de Marilyn Monroe…
On me dit que Lula a signé l’accord Mercosur : mais bien sûr ! Allait-il dire à ses agriculteurs qu’il fallait qu’ils se serrent la ceinture pour que les agriculteurs français vivent mieux ?
Il a signé un accord très favorable pour ses agriculteurs et il a eu raison.
La Commission européenne a signé un accord très défavorable pour ses agriculteurs, parce qu’elle veut s’en défaire, c’est le « Great Reset » souhaité par Davos. Elle est coupable pas lui ! On ne voit pas pourquoi, il n’aurait pas, lui, signé cet accord favorable à sa population.
Aujourd’hui, vous avez, dans les magasins, avec une qualité comparable, des téléviseurs de 1,80 m de diagonale fabriqués en Chine pour 600 à 800 euros et les mêmes fabriqués en Europe pour 3500 à 4000 euros. Vous allez naturellement payer 4000 euros, vous n’allez pas hésiter, parce que, dans les usines chinoises, on n’est pas très certains du respect de toutes les normes sociales et sanitaires ? Vous réfléchissez comme ça ? Si vous avez un très gros patrimoine, vous pouvez avoir ces « croyances de luxe » pour bobos et payer 4000 euros. Si vous êtes un salarié français moyen, vous ne pouvez pas. Le Brésil ne peut pas se permettre d’avoir des « croyances de luxe », il n’a pas le PIB par habitant de Monaco, qui a la faculté d’être beaucoup plus intransigeant sur les normes environnementales…
Ce débat est aujourd’hui très important car les questions internationales ne sont pas des questions secondaires dans la situation que connaît notre pays aujourd’hui, ce sont les questions clés. Dans la France d’aujourd’hui, le national tient le social.
Aucune décision sérieuse de redressement de la situation sociale et notamment du pouvoir d’achat des Français ne peut être prise sans la décision d’une autorité supranationale, installée en apparence à Bruxelles, en réalité à Washington et un peu à Berlin. La liberté qui est laissée aux gouvernements nationaux, c’est celle qui est accordée à la DRH dans les entreprises, c’est la logique du traité de Maastricht confortée par le traité de Lisbonne. Ils ont toute liberté pour prendre des décisions sociétales, interdire la fessée, choisir l’âge de l’éducation sexuelle, fixer des peines plancher, etc. mais rien de sérieux en matière d’économie, de social ou de défense.
L’indépendance nationale de la France est un préalable à toute politique sociale consistante. Les 1000 fils qui ligotent aujourd’hui la France à l’Union européenne et à l’OTAN, sont faits pour retirer toute possibilité au dirigeant français, qui sera élu au printemps de mener une politique foncièrement différente de celle qui est dictée par l’État profond américain, modéré par les intérêts nationaux de Berlin
Il s’agit donc de trouver les moyens pour la France, non pas de rompre unilatéralement un matin avec tout ce petit monde et se trouver placée au ban de l’Occident, avec tous les risques que cela représenterait pour elle, mais de reconstruire progressivement, mais avec une volonté de fer, son indépendance.
C’est ce que fit le Général De Gaulle. Il a renvoyé les bases américaines chez elles, mais 8 ans après son arrivée au pouvoir, il a en même temps quitté le commandement intégré de l’OTAN, mais il n’a pas quitté l’alliance Atlantique. Il a pratiqué la politique de la chaise vide à Bruxelles et refusé de négocier dans des conditions qui ne convenaient pas à la France, mais après avoir obtenu satisfaction, il n’a pas rompu le Traité de Rome, dans un accès de colère. Il a bloqué fermement l’élargissement au Royaume-Uni tout le temps qu’il était président, avec succès et diplomatie.
Gouverner requiert un peu d’habileté. Si Charles de Gaulle avait indiqué entre le 13 et le 16 mai 1958, que conformément à sa vision de la décolonisation, il faudrait bien rendre à l’Algérie son indépendance, je ne suis pas sûr qu’il aurait été nommé président du Conseil de la IVe République et qu’il aurait pu ainsi fonder la Ve République et résoudre le problème algérien et relancer la France perdue aux mains déjà d’un pouvoir centriste pro-américain.
Mais il y a aussi une autre façon de percevoir les choses, c’est qu’il y a des attitudes qui correspondent à des situations politiques et historiques.
Lorsque vous êtes dans la situation de Charles de Gaulle, avec un rapport de force défavorable, vous êtes obligé, à Alger, de vous afficher en photographie avec le général Giraud et Franklin Roosevelt, qui tous les deux souhaitent votre perte purement et simplement. Même si votre souhait c’est de les affronter avec la plus grande fermeté. En revanche, si vous écrivez dans un journal clandestin de la Résistance, vous n’avez aucune raison de ménager Henri Girault et ses amis, souvent anciens ministres de Vichy reconvertis auprès des Américains.
Si vous êtes en position d’emporter l’élection présidentielle, vous devez prendre de la hauteur comme l’a fait Marine Le Pen dans son discours d’Orléans, hier. Vous ne devez pas entrer dans tous les détails, vous ne devez pas vous exposer sur chaque détail à une polémique de plus, car vous n’avez pas forcément envie de répondre très précisément à des questions auxquelles vous pourrez donner une réponse véritable quand vous saurez l’état exact du pays, si vous êtes élue, alors qu’aujourd’hui, vous n’avez pas accès à tous les éléments. Vous devez donner vos grandes orientations qui permettent de comprendre à partir de quel logiciel vous allez gouverner. Ça c’est la sincérité : dire ce que l’on souhaite faire et expliquer quelle est la logique de son propos.
Si vous êtes une candidate de témoignage, qui est pour l’instant créditée de 1 % dans les sondages, mais qui pourrait facilement multiplier par deux, peut-être trois, son résultat, sans pour autant être assurée d’être à la présidence de la République, vous êtes en position d’exprimer tout à fait ce que vous voulez, ce que vous pensez, car l’enjeu c’est de construire un courant politique. Pas de gouverner le pays tout de suite.
C’est pour cela que lorsque Natacha Polony expose qu’il faut absolument continuer à soutenir l’Ukraine, quand elle ajoute que Poutine est notre ennemi qui nous mène chaque jour une guerre hybride, on est obligé de constater qu’elle se place dans le cadre et sous la protection de l’OTAN de l’Union européenne et de tous leurs amis. Ce n’est pas une concession verbale pour gagner les 2 % qui lui manquent pour être présidente.
Elle déclare par ailleurs qu’elle est plus ou moins souverainiste elle laisse entendre que c’est le sens de sa candidature. Madame Claude aurait pu déclarer qu’elle était pour la vertu chez les jeunes filles, ça ne lui aurait pas coûté grand-chose non plus…
Si elle était en position de l’emporter au second tour, alors peut-être certaines concessions, certaines formules vagues s’expliqueraient-elle, mais dans tous les cas, la force avec laquelle elle exprime son choix de l’OTAN, de l’Ukraine, de Zelinski et de la politique de l’establishment européen ne ressemble pas à une formule ambigüe. Il lui manque encore pour l’instant selon les sondages une bonne cinquantaine de points pour l’emporter, ce qui, reconnaissons-le, lui accorde une liberté de parole totale.
On me dit : « elle fait bouger les lignes ». Ça c’est vrai.
République souveraine jusqu’ici avait une analyse claire et sans concession de la crise et de la guerre en Ukraine orchestrés par l’OTAN à partir du coup de force de Maïdan en 2014, et des accords truqués de Minsk de l’aveu même de Merkel et Hollande, signataires du texte. Le but des USA était d’infliger une défaite stratégique à la Russie pour la dépecer et se saisir de ses richesses naturelles. Des milliers de civils russophones ont été assassinés par les groupes militaires et paramilitaires nazis couverts par Zelensky, dans une politique de purification ethnique, jusqu’à ce que la Russie intervienne.
« Elle fait bouger les lignes » : République souveraine écrit maintenant : « Nous saluons le courage de la population ukrainienne et la résilience de ses forces armées face à l'agression russe ». Quelle involution…
Voilà à quoi sert cette candidature, recentrer les souverainistes qui viennent de la gauche pour les ramener vers l’OTAN et l’UE. C’est la vérité des prix…
Dans une époque troublée, la réalité est difficile à déchiffrer, mais il faut faire effort. Charles Péguy nous dit : « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. »
Gilles Casanova
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