C'est notre INDUSTRIE qu'on TUE [blog de Descartes]
Je suis en colère, très en colère. Et la cause en est Alstom. Ou plutôt, le déferlement de bêtises que j’ai entendu ces deux dernières semaines au sujet de la situation de cette entreprise. Oui, je sais, la colère est un pêché, c’est même un pêché mortel. Mais dans la mesure où un démon serviable est probablement déjà en train de faire chauffer amoureusement le chaudron de souffre qui m’est réservé et d’aiguiser le trident avec lequel il percera mes fesses, que peut bien faire un pêché de plus ?
De plus, je suis sur que le bon dieu, s’il y en a un, me pardonnera cette colère. Car ce désastre, un de plus dans la longue liste des désastres du même genre qui se sont enchaînés depuis trente ans, n’arrive pas par hasard. Il est la conséquence d’une politique imbécile. Ou plutôt, d’une absence imbécile de politique. La réalité, c’est que depuis trente ans l’industrie n’intéresse personne. Ni les médias, ni les gouvernements, ni les politiques, ni les soi-disant « intellectuels ». En fait, tout le monde s’en fout. Que nos industries s’affaiblissent, que les lignes de produits vieillissent, qu’on consomme les investissements faits en temps meilleurs sans les renouveler, personne n’a rien à cirer. Le désastre ne fait la « une » que trop tard, lorsque le malade affaibli meurt et que l’emploi est touché. Et alors, tout le monde se découvre tout à coup capitaine d’industrie. Montebourg se passionne pour un mariage avec Siemens, mariage qui serait désastreux puisque Siemens et Alstom occupent les mêmes créneaux, mais qui a l’avantage de faire « européen ». Mélenchon déclare d’un ton mâle qu’il faut « nationaliser Alstom », comme il l’avait demandé pour Florange hier et pour Pétroplus avant-hier. Seulement, au moment ou ces gens découvrent le problème le malade est déjà mort et il ne reste plus rien à faire à part administrer les derniers rites et organiser les funérailles.
Pétroplus, Florange… et maintenant Alstom. Demain Areva, EDF, Lyondellbasel. A chaque fois c’est la même chose. Une entreprise affaiblie par la « concurrence internationale » qui l’oblige à travailler avec des marges trop faibles quand elles ne sont pas négatives et par une base industrielle insuffisante se trouve en difficulté. Les pompiers politiques arrivent, qui ne se soucient que des conséquences sociales – et donc électorales – et sont prêts à accepter n’importe quel montage pourvu que les emplois soient préservés. Une lente descente en enfer qui affaiblit l’entreprise jusqu’à provoquer sa mort.
Il n’y a pas de miracles. Pour qu’une entreprise puisse survivre, il lui faut avoir des marchés. Et pour avoir des marchés, il lui faut proposer des prix compétitifs. Pour cela, deux choix : aller chercher les meilleures conditions de production – euphémisme pour les salaires les plus bas et les législations les plus permissives – ou comprimer les marges. Or, les marges d’aujourd’hui font l’investissement de demain. Et à force de comprimer les marges, l’entreprise cesse de créer, cesse d’investir, et finit par mourir.
Alstom en est le meilleur exemple. Qu’on me permette une anecdote : après l’accident de Fukushima, EDF décide d’équiper ses réacteurs d’un groupe électrogène diesel d’ultime secours. Cela fait tout de même 58 groupes, un gros marché pour une entreprise comme Alstom. Seulement voilà, les règles européennes obligent à la mise en concurrence. Et Alstom n’arrivera pas à proposer des prix compétitifs par rapport à des concurrents qui n’ont pas les mêmes scrupules à produire dans les pays à bas salaires, que ce soit l’Europe de l’Est ou la Chine. Alstom manquera donc un marché de plusieurs milliards. Scandale, me direz vous. Encore la faute à l’Europe, qui nous oblige à mettre en concurrence. Sans cela, EDF aurait pu retenir Alstom. Mais ce n’est pas si simple. Si EDF retient Alstom, l’entreprise aurait payé plus cher. Logiquement, ce supplément devrait être passé dans le prix de l’électricité. Car s’il y a supplément, il faut que quelqu’un le paye. Dans le cas d’EDF, c’est soit le consommateur – vous et moi – soit l’actionnaire, c'est-à-dire vous et moi à travers de l’Etat. La différence sera payée soit dans les factures d’électricité, soit dans les impôts. Or, personne n’est disposé politiquement à soutenir l’augmentation des uns ou des autres. Les mêmes qui se scandalisent qu’EDF n’ait pas accordé le contrat à Alstom seront les premiers à protester hautement si les tarifs EDF augmentaient jusqu’à couvrir les coûts.
En fait, on fait à EDF la même chose qu’on fait à Alstom. On l’oblige à baisser ses prix. Pendant presque deux décennies, les prix de l’électricité ont baissé en termes réels, les hausses ne couvrant pas l’inflation. Ce n’est que depuis cinq ans, qu’on a commencé à rattraper le différentiel. EDF continue à prêter le même service pour une rémunération chaque fois inférieure. Les économies, il faut donc qu’EDF aille les chercher quelque part. Par exemple, en achetant les diesels au meilleur prix, au lieu de les donner à Alstom… et cela même si la législation européenne lui laissait ce choix. Et même en agissant ainsi, EDF s’appauvrit. Un jour, on découvrira que l’entreprise nationale est trop endettée, proche de la faillite, et ce jour-là, tout à coup, les Montebourg et les Mélenchon gesticuleront. Mais il sera trop tard.
Les gesticulations de la gauche en général et de la gauche radicale en particulier sont une immense hypocrisie. On l’avait vu dans le contexte de Pétroplus, ou les mêmes qui veulent faire baisser la consommation de carburant s’étonnent que les efforts faits dans cette direction se traduisent par une surcapacité de raffinage. Le fait est que la délocalisation et son corollaire la désindustrialisation a pour effet de réduire le prix des biens. Les consommateurs que nous sommes trouvons donc notre compte. Si nous voulons conserver des industries chez nous – et à mon sens c’est indispensable du moins dans les secteurs stratégiques – il faut donc étouffer le consommateur qui est en nous pour laisser parler le producteur qui nous enjoint d’accepter de payer nos biens et services plus cher lorsqu’ils viennent de chez nous. Au risque de me répéter : on ne peut pas vouloir une industrie textile française et prétendre payer les T-shirts au prix du chinois.
Sans poser ces questions, le débat sur le fait de savoir si Alstom doit être nationalisé, vendu à Siemens ou à General Electric n’a aucun intérêt. C’est de la gesticulation pour amuser les gogos pendant que notre industrie s’affaiblit et meurt dans la plus grande indifférence.
Descartes


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