Jacques SAPIR : « Il faudra en passer par un éclatement de l'UMP et du PS »
Jacques Sapir, directeur d'études à l'EHESS nous a accordé [à l'hebdomadaire MARIANNE] une interview avant le départ de Montebourg du gouvernement et le remaniement. Il expliquait que le protectionnisme et l'idée d'une "dépréciation forte de la monnaie", mesures qui lui sont chères, n'ont pas droit de cité dans le logiciel des "directions" du PS et du l'UMP. Et ajoutait, presque prémonitoire : "Il faudra en passer par un éclatement et une recomposition de ces partis. Le processus est en marche"...
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Marianne : L’Europe et les Etats-Unis sont en pleine négociation du traité transatlantique (TAFTA), autrement dit un traité instaurant le libre-échange entre les deux zones. Le débat sur l’opportunité d’instaurer une dose de protectionnisme, dont vous êtes un partisan, est-il de fait clôt ?
Jacques Sapir : Un débat comme celui sur le protectionnisme, ou sur la dissolution de la zone euro, n’est jamais clôt, par définition. Dans le cas du protectionnisme, l’histoire économique enseigne que depuis plus de cent cinquante ans, phases de libre-échange débridé et phases de protectionnisme se sont succédées. Par ailleurs, on ne peut sans cesse promouvoir le « fabriquer français » et se refuser à accorder certaines protections aux producteurs et à leurs salariés.
En fait, le bénéfice de tels accords est des plus discutables. Ou, plus précisément, si l’on constate que ces accords sont favorables à une petite majorité de la population mondiale, ils sont très défavorables au plus grand nombre dans les pays de l’OCDE. Il faut ici rappeler deux choses : d’une part, les normes – en particulier sanitaires – sont très différentes entre les Etats-Unis et les pays d’Europe. D’autre part, ce traité pose les instances d’arbitrages privées comme supérieures à la juridiction étatique. Ces deux simples faits indiquent bien l’esprit du TAFTA. C’est un traité taillé sur mesure pour les très grandes sociétés, et qui vise à accroître leur autonomie face à la représentation démocratique dans chaque Etat.
Quelles en seront les conséquences ?
La plus immédiate est une destruction d’emplois relativement importante dans certains secteurs. Mais il y aura aussi des conséquences de moyen et long terme, qui se manifesteront que ce soit dans la qualité des produits consommés que dans l’autonomie des grandes sociétés. En fait, le TAFTA est un pas de plus vers la construction d’une impotence des Etats au profit des très grandes entreprises transnationales.
En France, notamment, c’est au travers des prélèvements obligatoires que s’organise la redistribution. Leurs niveaux, comme celui de la dette, semblent compromettre cet équilibre dans un futur proche, alors même que les inégalités croissent entre gagnants et perdants de la mondialisation. Le protectionnisme peut-il prendre le relai et se transformer en outil de la redistribution ?
La redistribution se fait par les prélèvements obligatoires dans de nombreux pays. Mais, en France elle est doublement biaisée. De fait, les très hauts revenus, et je parle ici de personnes gagnant plus de 500 000 euros par an, échappent en partie à l’impôt grâce à divers schémas d’optimisation fiscale. D’autre part, on accorde un niveau trop élevé d’aides à certaines catégories de la population, ce qui entraine des effets pervers et, dans certains cas, une désincitation au travail légal. Il faudrait réajuster notre système d’aides sociales avec un objectif d’égalité réelle valorisant l’activité déclarée.
D’autres instruments peuvent aussi avoir un puissant effet redistributif. Le protectionnisme en est un. Mais on peut penser aussi à une forte dévaluation consécutive à une dissolution ou une sortie de l’euro. Dans les deux cas, cela revient à transférer du revenu depuis les consommateurs vers les producteurs. Et j’entends par producteurs : les patrons mais aussi et surtout les salariés de ces entreprises. Dans un tel schéma, il existe des perdants : les personnes sans emplois, et les retraités. Car pour les autres, les salariés consommateurs, ce qu’ils perdent via la hausse des prix, est compensé par celle des salaires. Il y a donc des gagnants et des perdants au plan individuel, mais l’économie toute entière en bénéficierait au travers d’un gain en emploi très important. Cette réduction massive du nombre des chômeurs, avec à la clé une hausse globale des revenus mais aussi une baisse des coûts sociaux liés à leur prise en charge, permet à son tour de générer des marges pour aider les perdants évoqués plus haut.
Pour être le plus efficace possible, le protectionnisme doit se penser comme une puissante incitation à la ré-industrialisation. Pour cela, il doit se concentrer sur les secteurs et les branches de l’industrie où les différences de productivité et les différences de protection sociale (et aussi de normes écologiques) sont les plus importantes (comme dans la métallurgie, l’automobile ou la construction navale). Le protectionnisme, sous la forme décrite, conduirait à une remontée des emplois manufacturiers dans la population active (par nature mieux rémunérés que les emplois de services) et, par ce biais, aurait un puissant effet redistributif. Mais, il ne faut pas se le cacher : cet effet prendrait plusieurs années à se manifester, alors que l’effet d’une dévaluation serait plus immédiat, mais sans doute plus limité dans le temps. En fait, il faudrait combiner ces deux méthodes.
D’un point de vue pratique, comment une telle politique pourrait se développer ? Est-ce à l’échelle nationale ou européenne ?
L’Union européenne est un espace désormais trop hétérogène pour que l’on puisse penser à un protectionnisme « européen ». Idéalement, il faudrait que ce protectionnisme se fasse à l’échelle des cinq à six pays ayant des structures économiques proches, notamment en terme de gain de productivité potentiel, et de protection sociale. Dès lors, ce qu’il serait possible de faire à l’échelle de l’UE, c’est de redistribuer tout ou partie du produit des nouveaux droits de douane aux pays de l’UE pénalisés par ce dispositif pour les aider à faire progresser leurs systèmes sociaux et écologiques. Mais, ceci impliquerait un tel niveau d’accord, que je ne crois pas possible une telle solution. Le protectionnisme sera bien plus probablement adopté sur une base nationale, quitte à ce que des accords bilatéraux puis multilatéraux organisent progressivement un système ressemblant à ce que je viens de dessiner.
Comme il n’y a pas que Pascal Lamy au PS, ou Alain Lamassoure à l’UMP, ces deux partis de gouvernement peuvent-ils voir naître et prospérer une mouvance permettant l’instauration du protectionnisme ?
Que ce soit au PS ou à l’UMP, il y a de nombreuses personnalités qui sont convaincues et de la nécessité de certaines formes de protection, et de celle d’une dépréciation forte de la monnaie, qui n’est en réalité possible que dans le cadre d’une sortie de l’euro et d’un retour au franc. Mais, ces partis sont constitués de telle manière que la « direction » de ces derniers, un groupe réduit d’hommes et de femmes, opèrent de manière quasi indépendante de ce que pense et la base et les cadres intermédiaires de ces partis. Ces « directions » ne s’appuient pas seulement sur les institutions internes de leurs organisations, mais aussi sur des réseaux de clientélisme et des phénomènes importants de corruption, pour construire leur indépendance par rapport à leurs mandants. Ajoutons à cela une politique de pressions et de dénigrement systématique de tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Au total, le niveau de démocratie dans ces partis est très inférieur à ce qu’il est dans le système politique en général. La question n’est donc pas celle de l’existence d’une « mouvance », comme vous l’appelez, mais de sa capacité à se faire entendre. Je suis, à cet égard très pessimiste. Je pense qu’il faudra en passer par un éclatement et une recomposition de ces partis. Le processus est en marche tant au PS qu’à l’UMP. Le plus vite il se concrétisera, le mieux cela sera pour le pays.


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