Présidentielle 2012 (second tour) : Pente glissante pour Bernard Thibault ? (un article de Pierre Lévy)
C’est à chaque fois la même chose. Entre les deux tours des élections présidentielles, on débat, on s’étripe : le 1er mai pouvait-il, devait-il s’abstraire d’enjeux politiques ? Le président sortant s’est emporté contre la CGT après que son secrétaire général eut conseillé clairement le bulletin à utiliser. Pour Nicolas Sarkozy, la centrale de Montreuil serait « sortie de son rôle ».
La prise de position de Bernard Thibault soulève en réalité trois questions : celle de sa légitimité ; celle de sa pertinence ; celle de sa cohérence.
Sur la première, l’actuel locataire de l’Elysée, qui a longtemps tenté de cajoler le dirigeant syndical, ne peut l’ignorer : la CGT s’est engagée sur le terrain politique à de très nombreuses périodes de l’histoire – y compris la plus sombre. Dans les années 1970, elle a soutenu sans relâche le programme commun de la gauche. Une décennie plus tard, elle appuyait Georges Marchais lors du scrutin de 1981 (il est vrai que c’était à l’époque où le PCF se voulait encore un parti « de classe », bref, quasiment la préhistoire). Il n’est pas certain que le monde ouvrier s’en soit plus mal porté. Quoi qu’on en pense en tout cas, le mouvement syndical français ne s’est jamais interdit de se positionner dans le champ politique tout en revendiquant son indépendance ; c’est même une différence majeure avec quelques pays voisins. Que cela plaise ou non à l’ancien maire de Neuilly, cela fait partie intégrante de l’histoire nationale. La mise en cause de la légitimité syndicale à s’engager n’est donc pas recevable.
La deuxième question est plus délicate : en suggérant de voter pour François Hollande, la direction de la CGT a-t-elle fait le « bon choix » ? Il appartient aux adhérents du syndicat, et à eux seuls, d’en juger. Certes, nombre d’entre eux auraient probablement approuvé un tel appel si la question leur avait été posée. Mais pas tous, loin de là. Rendez-vous donc au congrès confédéral de mars 2013. Entre temps, l’actuel maire de Tulle, s’il est élu, aura mis en œuvre une politique d’austérité bien plus drastique que ce que nous venons de connaître. Dire cela n’est nullement faire un procès d’intention, mais énoncer la conséquence automatique de l’engagement du candidat socialiste à respecter les injonctions et normes bruxelloises. Ce que résumait fort judicieusement Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il évoquait « Hollandréou » – avant d’appeler désormais à voter pour ce dernier.
Mais c’est la troisième question qui recèle un mystère, du moins en apparence. Souvenons-nous : il y a tout juste sept ans, le même Bernard Thibault, confronté au référendum sur le projet de constitution européenne, plaidait pour que la centrale s’abstienne de toute prise de position. Ce qui lui valut d’ailleurs peu après le plus cinglant désaveu qu’ait jamais subi un premier responsable cégétiste : le Comité confédéral national (la plus haute instance entre deux congrès, la « CGT profonde », en quelque sorte) prenait le contrepied et appelait à voter Non. Reste que le principal argument du secrétaire général, et de tout le bureau confédéral à sa suite, s’énonçait en substance ainsi : la CGT a trop pâti, dans le passé, de ses prises de parti sur le terrain électoral, il faut désormais s’abstenir de toute consigne. Et ce, alors même qu’il ne s’agissait nullement de soutenir un candidat ou un parti, mais de répondre par Oui ou par Non à une question sur l’avenir du pays.
Il fallait donc, en 2005, ne pas s’engager contre le traité constitutionnel (alors que la CGT avait été particulièrement active pour le Non au traité de Maëstricht) ; mais en 2012, il convient de faire battre le président sortant. La Constitution d’une Europe fédérale était-elle donc moins nocive que Nicolas Sarkozy, qui en avait pourtant été l’un des plus chauds défenseurs – avec François Hollande ? On cherche la cohérence.
Et on pourrait bien la trouver, hélas."
Pierre Lévy
Rédacteur en chef de « Bastille-République-Nations »,
mensuel progressiste radicalement eurocritique.


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