UKRAINE : Billard à trois bandes
La situation en Ukraine résulte de la combinaison de facteurs internes et externes. Sur le plan intérieur, un fort mécontentement populaire couve depuis des années. D’un côté l’appauvrissement spectaculaire de larges secteurs de la population depuis la chute de l’URSS ; de l’autre l’accumulation faramineuse de richesses par une classe dominante oligarchique, elle-même divisée en clans rivaux. Le tout sur fond de corruption érigée en système, et d’alternance enterrant les promesses électorales. A l’est, les ouvriers des grandes industries et mines se sentent floués par le Parti des régions, qui avait prétendu porter leurs intérêts.
Mais c’est à l’ouest que les traditions cléricales, et souvent réactionnaires, se sont jointes à la désertification économique pour dresser de nombreux secteurs contre le pouvoir. Sur cette colère ont prospéré des partis – comme Svoboda – et des groupes plus radicaux encore, se réclamant d’un héritage antisoviétique, antirusse, voire antisémite, en tout cas ultranationaliste, issu d’une histoire douloureuse où une partie de la population s’est retrouvée aux côtés des nazis lors de la seconde guerre mondiale. Ces forces politiques ont réussi à influencer et structurer le mouvement symbolisé par la place Maïdan, avec sa dimension paramilitaire et ses provocations calculées.
Sur le plan géopolitique, ledit accord d’association entre Bruxelles et Kiev ambitionne ouvertement d’« arrimer » (un terme poli pour « annexer ») le pays, traditionnellement lié à la Russie, à la zone euroatlantique. A cela s’ajoute une rivalité au sein des Occidentaux eux-mêmes.
Car si, apparemment, dirigeants américains et européens parlent d’une même voix pour condamner la Russie, force est de constater que les seconds, pourtant en première ligne, semblent s’aligner sur les premiers, et pas toujours avec un réel enthousiasme. Cette dissonance était apparue au grand jour lorsqu’avait été révélée, en février, une conversation téléphonique entre une haute responsable du département d’Etat américain et son ambassadeur à Kiev. On a surtout retenu le « … et que l’UE aille se faire foutre » lâché par Victoria Nuland ; mais les deux diplomates avaient surtout convenu de pousser leur propre affidé, Arseni Iatseniouk, contre Vitali Klitchko, l’homme choyé par Berlin. Ce qui est finalement advenu.
Surtout, la perspective des sanctions économiques larges envisagées contre la Russie suscite des contradictions au sein de l’UE. Cette dite « phase 3 » (lire ci-dessus) a les faveurs des va-t-en guerre traditionnels : en l’occurrence, Pologne et pays baltes. A signaler le cas particulier du Royaume-Uni : dans un premier temps, Londres semblait réticent à fâcher les Russes, dont quelques oligarques font le bonheur financier de la City. Avant de défendre finalement une position « dure » – suite à un recadrage du grand frère américain ?
Mais de nombreuses capitales européennes s’inquiètent (lire ci-dessous). En Allemagne en particulier, le patronat crie casse-cou. Il fallait entendre Angela Merkel (CDU) énoncer tristement que les sanctions élargies seront « inévitables » si Vladimir Poutine pousse son avantage. Et plus encore le lamento de son ministre des Affaires étrangères (qui fut le bras droit de l’ancien chancelier Schröder) manifestement mortifié à l’idée d’une escalade contre la Russie.
Tout se passe comme si les dirigeants européens étaient piégés : faute de vouloir prendre le contrepied de Washington, ils sont entrainés dans une spirale où ils ont beaucoup à perdre, et peu à gagner. Cette mécanique illustre à quel point l’intégration européenne amène les différents dirigeants à suivre des décisions qui vont à l’encontre de leurs propres intérêts. Et ce, alors même que la liste des pays réticents semble beaucoup plus longue que celle des partisans de l’affrontement la fleur au fusil…
Car il est une certitude factuelle : les échanges économiques entre Européens et Russes sont importants, et croissants, là où le commerce entre Moscou et Washington est bien plus modeste. Et les Etats-Unis n’importent pas d’hydrocarbures sibériens, alors que plusieurs pays de l’UE en sont particulièrement dépendants.
L’engagement américain dans le bras de fer avec la Russie relève certes d’abord d’un affrontement Est-Ouest. Mais on peut faire l’hypothèse qu’à Washington, on n’est pas outre mesure fâché de museler les ambitions orientales, non pas tant de l’UE en général, mais bien du grand rival économique allemand. Le proche avenir pourrait rapidement éclairer ce possible jeu de billard à trois bandes.


/image%2F1449569%2F20250602%2Fob_00c431_che-guevara-affiche-ia.jpg)
/image%2F1449569%2F20230929%2Fob_a9994b_gramsci-portrait.jpg)
/image%2F1449569%2F20231207%2Fob_63cb78_palestine-barghouti-affiche.jpg)
/image%2F1449569%2F20240217%2Fob_caefb2_paix-ensemble-colombe.jpg)
