[Idées] LE SOCIALISME RÉEL ? Et si on regardait son présent comme son histoire avec un œil dialectique, plutôt que d’en faire table rase, ou de le vénérer religieusement ?
Gilles P., un lecteur assidu du blog EL DIABLO, rentré récemment d’un voyage à Cuba, nous fait part de ses réflexions que nous publions bien volontiers [ci-dessous].
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Je pense que l’un des problèmes des communistes français c’est la manière dont ils regardent, ou ont regardé, le socialisme.
D’une manière générale, il y a un comme un aspect religieux là-dedans : « ce n’est pas tout à fait le Paradis, mais c’est tout comme », le socialisme ! On le défend comme la prunelle de nos yeux, et l’on met tous les problèmes sur les autres. A l’évidence une telle vision est réductrice.
Personnellement, alors que j’étais adolescent, de ma lointaine Bretagne j’avais une vision similaire de la Seine-Saint-Denis, département rouge dans les années 60/70. J’en suis évidemment revenu, mais il m’a fallu du temps pour que je me débarrasse de mes premiers réflexes, vision de western, avec les bons et les méchants, ou vision noir ou blanc ; le problème est qu’en toute chose il y a du gris, et une démarche dialectique nous aiderait à le voir et à l’appréhender.
Certes Cuba subit une situation de quasi guerre. Mais depuis le passage à gauche du Venezuela et d’un certain nombre d’autres pays d’Amérique du Sud, l’embargo a du plomb dans l’aile. De même, le commerce avec la Chine s’est fortement développé et est très important, au point que j’ai vu circuler à Cuba de très nombreux scooters électriques en provenance de ce pays.
Pour moi il y a un problème dans la manière dont les communistes dirigent un pays, qui, d’ailleurs, se retrouve dans nos (dernières) municipalités (mais les anciennes aussi).
Je ne suis pas en capacité de l’exprimer forcément clairement, mais voici mon sentiment :
1. Problème sur la question des « Besoins » : Besoins sociaux et/ou besoins « tout court » (donc aussi individuels).
2. Lutte des classes ? ou absence de lutte des classes
3. « Guerre, « État de guerre »,
4. État et armée (infrastructure)
Sur les « besoins », je pense qu’il y a un problème récurrent : lorsque, sortant d’un cours de la CGT à la fin des années 70, j’avais insisté dans une réunion du parti sur la question de la nécessité de satisfaire les besoins, plusieurs camarades, condescendants (du genre « mon petit camarade, lorsque tu auras notre expérience et notre formation, tu pourras causer »), m’avaient contesté sur ce point en faisant une distinction entre besoins individuels et besoins sociaux. Cela rejoint d’ailleurs cette conception que l’idéologie dominante nous ressert régulièrement, par le canal des écolos, sur l’idée qu’il n’y aurait pas de nouveaux besoins (« autrefois on faisait bien sans Internet, donc cela ne sert à rien »), et seulement des besoins sociaux. A l’époque ils avaient une certitude d’être dans le vrai, puisque le système durait depuis plus 60 ans, et qu’il semblait indestructible.
A mon avis, le fait d’avoir sous-estimé cette question de la satisfaction de besoins allant au-delà des besoins dits « sociaux », a été l’un des leviers sur lesquels l’impérialisme s’est appuyé pour déstabiliser les systèmes socialistes de l’Est. Pourtant les conflits sociaux du début des années 70 avaient fait bouger les pays de l’Est, et notamment en Pologne, mais aussi en URSS, la production des voitures avait été accélérée, mais par le biais de joint-ventures avec notamment Fiat.
A Cuba, j’ai perçu le même genre de trafics qui existaient dans les pays de l’Est 15 ans avant leur effondrement : nous avons été sollicité pour changer de l’argent, pour acheter des cigares en contrebande, etc. Et les demandes de savon, ou de stylos ce n’était pas pour satisfaire les petits enfants : c’était pour alimenter un marché parallèle. (j’ai même été sollicité un soir, à Santa-Clara par un homme aviné, qui, après l’avoir fait l’éloge de la France, en me disant qu’un ami à lui « travaillait à Rouen », m’a demandé un CUC « pour permettre à sa petite fille de se soigner et à aller à l’école » ; à Trinidad, c’est un autre mendiant qui, après m’avoir « donné » un cigare et m’avoir fait l’éloge de la France, et dit qu’il « avait un cousin à Paris », m’a demandé un CUC pour pouvoir aller voir sa mère à l’hôpital à Santa Clara ; etc.).
Mais je pense que Cuba, sur la question de la « satisfaction des besoins individuels » est dans une situation de net progrès vis-à-vis des pays de l’Est, ne serait-ce que par le déploiement des téléphones mobiles.
Sur la lutte des classes, je pense qu’elle n’a pas disparu, et que c’est même l’un des axes d’intervention de l’impérialisme à l’intérieur du pays. Car en réalité, les cubains que nous avons rencontré nous ont presque tous dit, à la réflexion, ce que nous voulions entendre et pas la forcément vérité sur leur situation, et ce qu’ils pensent réellement. Exemple à Viniales, où le jeune guide que notre hôtesse nous avait trouvé pour visiter le coin s’est complètement comporté de la sorte; après avoir empoché 25 CUC (soit l’équivalent d’un mois de SMIC cubain!), et nous avoir conduit là où il devait avoir les consignes de le faire (un lac où nous aurions pu nous baigner, une buvette où nous avons bu du jus de canne à sucre, un endroit où un homme montrait comment faire des cigares, puis en vendait, etc.). Submergé de questions par Pierre (un ami de Gilles P. NDLR), il a fini par se dire prêt à résister à l’impérialisme américain pendant 50 ans (mais au rythme de 25 CUC par jour, même s’il en recède sans doute une partie, il a de quoi bien vivre à Cuba, ou accumuler pour le retour du capitalisme)
Plusieurs « gestionnaires » de « Casa Particular » où nous avons logé nous sont apparus plutôt critiques envers le régime ; est-ce le fait de l’habitude de proximité avec des occidentaux ? L’un, qui semblait être au PC Cubain, nous a dit attendre des « réformes » économiques, mettant la causes des difficultés économiques, certes en partie sur le blocus, mais surtout sur l’âge des dirigeants ; il semblait s’attendre et espérer un changement inéluctable à leur mort ; une autre, qui nous a dit avoir un père qui avait été un proche de Fidel Castro, nous a dit à peu près la même chose.
Sur l’État de guerre et le blocus : j’ai constaté qu’à la différence de la France où l’on voit des militaires partout dans les gares et les aéroports, on n’en voyait aucun à Cuba. Par contre, j’ai vu des caméras de surveillance un peu partout dans les grands centres-villes (je regardais le poteaux : réflexe professionnel). Nous avons rencontré à La Havane un technicien électricien de l’entreprise d’électricité cubaine, qui parlait assez bien français. Il nous a expliqué les difficultés pour son entreprise, équivalente d’EDF, de remplacer du matériel, les grosses sociétés occidentales refusant de leur livrer les pièces détachées. Il semble que Cuba fasse cohabiter un réseau en 110 V et un réseau en 220 V, sans doute parce que les usagers ne pourraient pas remplacer leur matériel en 110 V.
Du côté des voitures, il y a certes beaucoup de vieilles américaines, mais il nous a semblé qu’il y avait pas mal de voitures modernes ; nous avions une voiture chinoise en location.
Concernant l’État et l’armée, il m’a paru évident que le régime assurait un niveau de vie spécial a ses militaires, et sans doute à ses fonctionnaires. Cela m’a paru évident lorsque le conducteur de la vieille américaine que nous avions loué 25 CUC pour une heure, nous a fait visiter les quartiers à l’ouest de La Havane. Il nous a montré un quartier chic, de superbes villas récentes, en excellent état, avec un haut niveau d’équipement, réservé aux militaires et aux fonctionnaires ; ces villas ressemblaient à celle dans laquelle nous avions logé à Santa Clara ; disons agencement fin des années 70 en France. La caserne que nous avons longée ensuite nous a semblé « riche », elle aussi (beaux jardins bien entretenus, peintures neuves, bâtiments ultra-modernes). Le coin jouxte celui des ambassades occidentales et particulièrement l’ambassade de France.
Personnellement, ayant été en Pologne en 1976 et en Bulgarie en 1978, et ayant vécu dans ma commune les choix de privatisation de la municipalité communiste, j’étais prêt à regarder Cuba avec un regard plus objectif que celui que j’avais à la fin des années 70. Je pense qu’il faut éviter de se laisser embarquer par la nostalgie d’un « paradis perdu » qui n’a jamais existé, et regarder lucidement le socialisme réel. Nier les difficultés liées au régime me semble contreproductif. Il faut cultiver un regard « dialectique » et « objectivement critique », sinon cela ne sert pas notre cause.
Je pense que, sans pour autant tomber dans le dénigrement, et tout en restant complètement solidaire du socialisme, un regard critique est plus productif qu’un regard hagiographique. D’ailleurs le regard hagiographique du PCF pendant et sur les 70 années de socialisme en URSS et à l’Est, a conduit ses dirigeants à jeter le bébé avec l’eau du bain, à la fin du système, et à dire que, finalement, « le socialisme n’a jamais existé » : du passé faisons table rase a induit le Robert Hue, après avoir été un « bon petit soldat » du parti. On voit où cela l’a mené ! De plus cette attitude permet à nos élus locaux de rejeter sur la politique gouvernementale la totalité des problèmes municipaux qu’ils rencontrent, alors qu’ils feraient mieux de s’interroger sur leur gestion et faire de la politique. Il y a des raisons externes aux difficultés ; mais il y a aussi des raisons internes, et je pourrais causer longuement des problèmes de ma commune pour les illustrer.
Gilles P. – mai 2015


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