LE SENS DES MOTS – Par Philippe Arnaud
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Chers tous,
Dans les commentaires des médias sur l'opération étasunienne contre le Venezuela et la capture et l'enlèvement du président Nicolas Maduro, un terme est souvent revenu dans la bouche (ou sous la plume) des journalistes - de France Inter, de France 2, d'Arte, du Figaro, etc. : l'adjectif "déchu".
Remarque 1. Ce qui est intéressant, c'est de noter les synonymes de ce terme. Lorsqu'on va sur "Synonymo", on trouve abaissé, affaibli, amoindri, avili, déclassé, dégénéré, damné, déposé, dépossédé, diminué, forclos, irrécupérable, maudit, misérable, pauvre, privé, sénile. Le DES ("Dictionnaire Électronique des Synonymes") rajoute réprouvé et tombé.
Remarque 2. Ce qui est révélateur, dans cette liste, c'est qu'il y a peu de synonymes évoquant la transformation d'un état physique (comme affaibli, diminué, tombé), qui se aurait son équivalent, dans le registre politique, par déposé ou dépossédé. Bien au contraire, il s'attache, à tous ces synonymes, une connotation morale, et une connotation fortement péjorative : avili, déclassé, dégénéré, damné, irrécupérable, maudit, misérable, sénile. Il est d'ailleurs intéressant de noter que, lorsqu'on lit ces adjectifs les uns à la suite des autres, ceux qui ont une connotation morale finissent par déteindre sur les autres, par effet de proximité.
Remarque 3. Ce "déchu" prend d'autant plus de relief qu'il suit à peu près systématiquement le terme "le dictateur", pour désigner Maduro, comme, dans les récits bibliques, et dans le langage du christianisme, Lucifer (c'est-à-dire, étymologiquement, le "porteur de lumière") est caractérisé comme "l'ange déchu" ou "l'archange déchu", pour s'être rebellé contre Dieu. [Tout comme Maduro et son prédécesseur Chavez se sont rebellés contre l'Empire]. Il semble d'ailleurs que cette rébellion, ce refus d'obéissance, ce refus de soumission, soient considérés comme le péché suprême, puisque Lucifer est parfois identifié à Satan, le Diable, le Mal absolu. Au demeurant, déchu finit presque par changer de genre grammatical et par passer du genre adjectif au genre substantif, comme "damné" ou "réprouvé", en n'étant plus un caractère ou un qualificatif porté par l'individu, mais sa nature, sa substance même.
Remarque 4. Ce qui est tout aussi révélateur, c'est, a contrario, les termes qui n'ont pas été employés pour caractériser les événements ayant abouti à l'enlèvement de Nicolas Maduro, tels que "attaque", "agression", "intrusion", "invasion", "violation" (en l'occurrence du droit international et de la souveraineté vénézuélienne), "kidnapping", "enlèvement", "prise d'otages", etc., puisque l'opération étasunienne a été un peu (voire beaucoup) de tout cela. Pour les journalistes, employer ces termes aurait peut-être été considéré comme un crime de lèse-majesté…
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud,
Amis du Monde Diplomatique (Tours)
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Dans la même veine que celle de mon commentaire précédent sur le terme "déchu", je souhaite revenir sur un autre terme qui est souvent revenu à propos de l'enlèvement de Nicolas Maduro par les sicaires de Donald Trump. Il s'agit du substantif "capture", qui peut se décliner en adjectif ou en participe passé ("capturé") ou en verbe ("capturer"). Or, que nous dit ce terme, dans sa définition et dans les exemples des dictionnaires ?
Le dictionnaire Robert dit "s'emparer de (un être vivant). Et donne comme exemples : "Capturer un malfaiteur, capturer un animal féroce." Le Larousse donne comme premier exemple (la précision est importante) : "S'emparer d'un animal à la chasse ou à la pêche". Le site L'intern@ute donne, en sens n°1, "s'emparer d'un animal ou d'un homme vivant". Le dictionnaire de l'Académie française dit "s'emparer d'un être vivant ou d'une chose, par force ou par ruse". Et donne comme exemples : "Capturer un malfaiteur. Capturer un éléphant ou une baleine. Les oiseaux capturés seront relâchés après qu'on les aura bagués". Le site en ligne Reverso dit : "attraper et garder un être vivant ou un objet par la force". Et donne comme exemple : "Les soldats ont réussi à capturer le criminel en fuite". Le dictionnaire Littré dit : "Faire capture. Capturer un débiteur contre lequel il y a prise de corps, un bâtiment de commerce, des marchandises de contre-bande."
Remarque 1. Dans quels registres sémantiques ces définitions nous amènent-elles ? Le premier est celui du droit pénal. Dans les définitions précédentes, les exemples donnés sont ceux d'un criminel et d'un débiteur (car, en France, jusqu'en 1867, être un débiteur était puni de prison). Donc, dans ce contexte, la première connotation qui s'attache à Nicolas Maduro est celle d'un criminel, d'un délinquant, d'un hors la loi, d'un voleur. Mais la seconde est, si je puis dire, pire. Elle ressortit au règne animal : Nicolas Maduro est considéré, au choix, comme une bête féroce ou curieuse. Par exemple, on a capturé le tigre qui avait mangé dix personnes en Inde. On a capturé un pyrargue à tête blanche. On a capturé le requin blanc qui semait la terreur dans le lac Léman, etc. Nicolas Maduro, dans ce contexte, est ravalé au rang d'animal échappé du zoo.
Remarque 2. Il est à noter qu'au cours des dernières décennies, un certain nombre de responsables politiques ou de chefs d’État ont été emprisonnés et traduits en justice. Par exemple Slobodan Milosevitch et Ratko Mladitch pour la Serbie, Saddam Hussein pour l'Irak, les chefs Khmers rouges pour le Cambodge, Manuel Noriega pour le Panama, et, maintenant, Nicolas Maduro pour le Venezuela. En dehors des faits qui leur étaient reprochés, ces responsables avaient en commun de posséder une autre tare : être des opposants à l'Occident. A cet égard, le procès n'avait pas (et n'a pas, pour Maduro) seulement valeur de punition mais aussi d'opprobre pour l'accusé. Mais il a aussi une autre fonction...
Remarque 3. Pour discerner cette fonction, il faut remonter dans le temps. Dans la Rome antique, le général victorieux d'un adversaire étranger, d'un Barbare, avait coutume, lors de son triomphe, de faire défiler derrière lui, les représentants des peuples vaincus : Gaulois, Germains, Ibères, Carthaginois, Numides, Parthes, Marcomans, Pictes... Les chefs vaincus étaient présentés dans des situations humiliantes, avec leur famille, enchaînés ou vêtus de façon ridicule, ou partiellement dévêtus. [Comme dans le tableau de Karl Theodor von Piloty, Thusnelda dans le défilé de triomphe de Germanicus, visible à la Nouvelle Pinacothèque de Munich]. Ici, Donald Trump ne pouvait faire descendre la 5e Avenue à Nicolas Maduro mais il lui a fait survoler New York en hélicoptère et ce survol a été filmé. Et, à terre, Maduro a été filmé dans une posture humiliante, masqué, menotté et des sandales aux pieds (puisque une partie de la dignité de l'individu réside dans la façon dont il est chaussé - ou déchaussé). Cette séquence filmée a été le pendant du triomphe du général romain : le trophée de Trump. Comme s'il avait le scalp de Maduro à la ceinture...
Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud,
Amis du Monde Diplomatique (Tours)
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J'ai entamé mes remarques sur le vocabulaire des médias (à propos de l'agression étasunienne contre le Venezuela et de la séquestration du président Maduro), par les termes "déchu" puis "capture", "capturé" et "capturer". Je souhaite à présent m'arrêter sur les termes employés par ces mêmes médias pour décrire "l'opération militaire spéciale" (j'emploie ces termes à dessein...) des États-Unis le 3 janvier.
France Info parle d'une opération "hors normes", préparée "minutieusement". Le Point évoque un "modèle du genre". Le Grand Continent décrit une opération "parfaitement coordonnée", [démontrant] "une nouvelle fois la grande maîtrise technique et tactique de leurs forces armées". TF1 la qualifie d'"intervention militaire d'envergure". Pour Courrier international, c'est un "raid exceptionnel". Pour le chroniqueur Guillaume Ancel, c'est une opération militaire "d'ampleur", un "coup d'éclat". Pour L'Express, c'est une opération "spectaculaire", "audacieuse", un "exploit". Pour L'Opinion, c'est une opération "audacieuse". Ce sont à peu près les mêmes termes, ou relevant du même registre, que j'ai relevés chez les journalistes de France Inter, de France Info, de France 2 ou d'Arte.
Remarque 1. Tous ces termes appartiennent au même registre : admiratif, louangeur, laudatif, glorificateur, élogieux... Certes, les rédacteurs ajoutent un mot sur le caractère illégal de l'opération, sur le "dangereux exemple" que cela pourrait donner à des États comme la Chine ou la Russie, voire la Turquie. Mais on sent que ces (légères) réticences sont des clauses de style, des feuilles de vigne destinées à masquer la nudité (la crudité) d'un réflexe reptilien : "Tout de même, ces Américains, chapeau !".
Remarque 2. Si cette opération (qui, dans le droit pénal, relèverait du grand banditisme et de la Cour d'assises) est ainsi portée aux nues, c'est qu'elle ravive le goût du public pour l'exploit, la performance, l'exceptionnel, le spectaculaire, l'unique, qui se voit aussi dans les Jeux olympiques ou les grandes compétitions sportives de football, de rugby, de natation. Les auditeurs ou les téléspectateurs vibrent autant à écouter le récit de ce raid, qu'à voir Teddy Riner remporter une finale de judo, ou Zinedine Zidane marquer un but en Coupe du monde. Ou, pour les Américains, à voir Michael Phelps remporter sa 23e médaille d'or de natation. Mais c'est surtout dans le domaine de la fiction qu'il faut chercher, et, surtout, dans une fiction où un héros (bien entendu issu du monde occidental), par son intelligence, son audace, son courage, son intelligence, ses capacités physiques, ses gadgets, triomphe d'ennemis cruels et fanatiques, et tout à tour communistes, asiatiques, musulmans, sud-américains. Comme en sont emblématiques les O.S.S. 117, James Bond, S.A.S. ou Rambo.
Remarque 3. Cette disposition d'esprit, cette admiration ne vont pas sans des exemples contraires, qui tendent à les renforcer. Le premier (et, aux États-Unis, nombreux sont ceux qui doivent s'en souvenir) fut l'opération Eagle Claw (Serre d'aigle), menée les 24 et 25 avril 1980 pour délivrer les prisonniers américains de l'ex-ambassade des États-Unis à Téhéran. Cette opération fut un fiasco total : trois hélicoptères tombèrent en panne, trois furent endommagés, un avion C-130 fut brûlé et 8 membres du commando tués. Ce fut une humiliation, exploitée d'autant plus par les Républicains qu'elle fut ordonnée par le Démocrate Carter (donc un "mou" parmi les "mous"). Le second exemple est, bien entendu, celui de "l'opération militaire spéciale" lancée par Vladimir Poutine le 24 février 2022 contre l'Ukraine. Cette opération aurait dû initialement mettre l'Ukraine à genoux à l'issue d'une guerre-éclair, soit en s'emparant de sa capitale, soit en décapitant son gouvernement. Mais quatre ans plus tard (soit à peu près la durée de la Guerre de 14), la Russie piétine toujours et a perdu des dizaines de milliers de soldats. Les thuriféraires de Trump (et les Occidentalistes invétérés) ne peuvent donc s'empêcher d'établir de cruelles comparaisons avec le président de la Russie...
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, rectifications et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud,
Amis du Monde Diplomatique (Tours)


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