SUR LA POLITIQUE MIGRATOIRE - Le point de vue de Natacha Polony, journaliste
/image%2F1449569%2F20260203%2Fob_e33661_point-de-vue-natacha-polony.jpg)
Nous vivons une séquence historique : la France compte fin 2025 près de 4,5 millions de titres de séjour valides. Un niveau jamais atteint, en hausse continue depuis dix ans. En stock, en flux en tendance, en dynamique. Ce n’est plus un débat abstrait : c’est une transformation structurelle, installée dans nos institutions sans véritable mandat démocratique.
Derrière ces chiffres, un système migratoire qui roule tout seul : près d’un million de renouvellements par an, un empilement d’acteurs (ministères, OFPRA, CNDA, préfectures, universités…), un enchevêtrement obscur de budgets, des délégations de service public de facto a des nébuleuses d'ONG pas ou mal contrôlées, et aucune ligne politique claire. Dans un pays qui n'a plus du tout les mêmes conditions socio économiques d'accueil qu'il y a 10, 20, 30 ans.
Les étudiants internationaux restent la première porte d’entrée (~118 000 titres). En soi, c’est un levier d’influence et d’attractivité, francophonie oblige. Mais la fuite en avant budgétaire des universités et le taux très élevé de non‑retour (20 à 40 % sur le temps long) créent une pression silencieuse sur les logements, les CROUS, les services sociaux – tandis que les pays du Sud perdent des compétences essentielles. Au nom de l'internationalisme et la solidarité, on siphonne à tout va : les quotas doivent être remplis coûte que coûte, tant pis pour ceux qui resteront en précariat dix ans ou plus en France. Un des nombreux angles morts de la gauche moraline, pour qui la figure de l'Exilé est un fétiche (alors que les migrations humaines recouvrent des réalités et statuts fort disparates).
Parallèlement, les motifs humanitaires explosent (+65 %) et recomposent totalement la structure des flux. Le taux de protection dépasse désormais 50 %, un record historique, tandis que la majorité des déboutés reste sur le territoire définitivement, des années après la première demande. L’asile se transforme de plus en plus en vecteur d’installation durable, dans un contexte où d’autres pays (Allemagne, -50%, Danemark: -85%) ont fortement réduit la dynamique, quand la France connaît +120 % de demandes sur 10 ans.
La migration de travail, elle, devient marginale (≈13 %). Elle met en concurrence les salariés les plus fragiles : pression sur l’emploi, stagnation salariale, sentiment de déclassement – particulièrement chez les jeunes hommes de la Gen Z, de plus en plus attirés par les droites dures partout en Occident. Etonnant non ? comme dirait l'autre.
Socialement, les tensions sont visibles mais ne sont pas abordées dans le débat public "raisonnable" : CROUS saturés, part croissante de logements sociaux et d’hébergements d’urgence occupée par des publics étrangers en situation précaire, aides d’urgence débordées. Tous les praticiens le savent, le disent, mais se taisent car "ils ne veulent pas faire le jeu des fachos". Et ceux qui subissent le plus ces effets – jeunes modestes, classes populaires, territoires fragiles, migrants plus anciens en emploi précaire également – n'intéressent personne.
Pendant ce temps, ailleurs en Europe, les décisions s’enchaînent sans vote (cette semaine, 500 000 régularisations en Espagne, visas de cinq ans accordés à l'Inde...). La question cesse d’être seulement migratoire : elle devient institutionnelle. Qui décide ? Au nom de quoi ? Pour qui ?
L'asile authentique, la protection accordée aux personnes véritablement persécutées, c'est un volume modeste. Des réformes sont possibles. L’enjeu est, pour ce statut et pour tous les autres, surtout, de réaffirmer la souveraineté populaire : fixer collectivement les volumes, les priorités, les capacités d’accueil, au lieu de laisser des acteurs administratifs ou juridictionnels dériver ; remettre de la cohérence entre asile, titres, travail, logement, universités ; sortir du pilotage automatique “humanitaro‑bureaucratique”. Et traiter la question des OQTF, car nous naviguons entre 6 a 15% d'expulsions, mais seulement 1 a 4% pour certains pays comme l'Algérie.
Si nous voulons éviter le face‑à‑face stérile et explosif entre “France d’avant” qui s'inquiète et “nouvelle France” que Jean-Luc Mélenchon anticipe d'un oeil gourmand, il faut une pause démocratique, un débat clair, apaisé, documenté. Pas pour fermer le pays, mais pour reprendre la main. Sans cela, la défiance continuera d’enfler et d’ouvrir un boulevard aux entrepreneurs de tout poil de la démagogie.
Natacha Polony
Sur Facebook


/image%2F1449569%2F20250602%2Fob_00c431_che-guevara-affiche-ia.jpg)
/image%2F1449569%2F20230929%2Fob_a9994b_gramsci-portrait.jpg)
/image%2F1449569%2F20231207%2Fob_63cb78_palestine-barghouti-affiche.jpg)
/image%2F1449569%2F20240217%2Fob_caefb2_paix-ensemble-colombe.jpg)